Sirhugues acheta le stock sans marchander, ébloui par la rare aubaine qu'il devait à la fois au caractère ombrageux de Nourrit, au mystère qui si longtemps avait plané sur la disparition de Josolyne et au scrupuleux excès de probité des Soum.

Huit cent seize exemplaires de ton identique lui restèrent, après élimination de ceux dont le temps irremplaçable, se chargeant d'accomplir un indispensable office, avait, en les altérant, dévoilé l'infériorité, originairement inconnaissable.

Il fut décidé qu'une caricature de Nourrit, mise en la geôle focale, serait sacrifiée, pendant le début de chaque séance, au difficile réglage du courant, que Sirhugues modérerait ou pousserait tour à tour suivant telles manifestations de hâte ou de paresse observées par lui dans l'escamotage de l'œuvre.

Dès lors, Sirhugues chercha quel était le meilleur subterfuge à employer pour que, durant chaque emprisonnement de malade dans la grille cylindrique, le plan de Lutèce et la charge astronomique fissent avec continuité, comme il importait, rigoureusement face à la lumière bleue, sans pouvoir, même passagèrement, recevoir de l'ombre du sujet, au détriment de leur mission, ni lui en donner, au préjudice du traitement,—malgré la turbulente mobilité qui, là, s'emparait des plus calmes.

Après de longues réflexions, il fit exécuter, en le destinant au patient, un casque étrange, surmonté d'une pivotante aiguille aimantée après laquelle devaient pendre les deux gravures,—qu'on exposerait à nu, sans même admettre l'obstacle d'un verre protecteur. Offrant juste, pour avoir été fabriqué sur commande bien déterminée, le poids nécessaire au parfait équilibre de l'aiguille, un cadre neuf, dans lequel chaque fois le fortuit élu des exemplaires caricaturaux viendrait prendre place pour garder la tension voulue, fut, ainsi que celui du plan de Lutèce, muni de deux crochets suspenseurs. Un aimant, intelligemment manié à côté de la geôle par un homme attentif, forcerait l'aiguille, sans même la toucher, à conserver, en dépit de tout, la bonne orientation. Grâce à cet ensemble d'artifices, les deux gravures demeureraient toujours vis-à-vis le rayonnement bleu, sans que le malade et elles courussent le risque réciproque de se faire de l'ombre.

Un miroir, convenablement situé et tourné, permettrait au manipulateur de l'appareil photogène d'épier chacune des deux gravures malgré l'obstacle de la lentille.

C'est alors qu'on avait amené à Sirhugues l'infortuné Claude Le Calvez, dans l'espoir qu'un énergique reconstituant externe suppléerait quelque temps à l'alimentation, déjà devenue, dans son cas, à peu près impossible.

De quotidiens séjours dans la geôle focale rendirent en effet du nerf au pauvre condamné, dont ils retardèrent la mort de plusieurs semaines.

Or Le Calvez, pendant sa première incarcération, avait donné les signes d'une exaltation terrible, qui s'était peu à peu atténuée au cours des épreuves suivantes. Et c'étaient les minutes angoissantes de cette séance initiale—à partir de l'instant où, sur un brancard, on l'avait conduit, plein d'appréhension, devant la geôle focale—qui, vu l'ébranlement profond qu'elles avaient causé en lui, revenaient facticement au jour depuis sa mort.

Sirhugues apprit ce fait, qui lui suggéra une idée. Il voulut voir si sa lumière bleue pourrait avoir quelque effet régénérateur sur un corps maladif doué par Canterel de vie artificielle—et vint pour cela, à l'intention de son défunt client, tout agencé lui-même en lieu désigné comme s'il se fût agi d'un sujet ordinaire,—en maintenant même la précaution relative au plan de Lutèce, pour supprimer toute chance de détérioration photogénique du cadavre. A son point de vue spécial l'événement fut négatif, mais, dans l'espoir d'un résultat futur, il tint à multiplier les essais.