La fillette, qui, sous la direction de sa gouvernante, s'exerçait à de fins travaux d'aiguille, avait en poche un petit nécessaire à broderie. Elle en tira le poinçon, dont la pointe, guidée avec force par sa main, traça en divers sens, dans l'os frontal du crâne, de fines et courtes raies obliques. Maille par maille, une sorte de filet finit par se graver ainsi sur toute la région voulue, non sans trahir, par l'imperfection de ses étranges zigzags, l'amusante maladresse de l'enfance.
Il fallait maintenant au crâne une toque pareille à celle de l'avocate.
Sous la table de travail, une corbeille à papier regorgeait de vieux journaux anglais.
Esprit curieux et enthousiaste, avide d'approfondir toutes les littératures dans leur texte original, François-Jules avait poussé fort loin l'étude de maintes langues vivantes ou mortes.
Pendant le cours presque entier du mois précédent, il s'était chaque jour procuré le Times, où abondaient alors les plus sérieux commentaires sur un événement qui le passionnait.
Un voyageur anglais, Dunstan Ashurst, venait de rentrer à Londres après une longue exploration polaire, remarquable, à défaut du moindre pas gagné vers le nord, par la glorieuse découverte de plusieurs terres nouvelles.
Notamment, lors d'une reconnaissance pédestre tentée à travers la banquise loin de son navire pris par les glaces, Ashurst, sur son chemin hasardeux, avait trouvé une île absente de toutes les cartes.
Près du rivage, sur le sommet d'un monticule, une caisse de fer gisait au pied d'un mât rouge, planté là pour en signaler la présence. Forcée, elle livra uniquement un grand parchemin vieux et obscur, couvert d'étranges caractères manuscrits.
A peine réinstallé dans la capitale anglaise, Ashurst montra le document à de savants linguistes qui en tentèrent la traduction.
Rédigée en vieux norois avec signature et date encore nettes, l'antique pièce, tout en runes, émanait du navigateur norvégien Gundersen, qui, parti pour le pôle vers l'an 860, n'avait jamais reparu. Comme il était remarquable qu'à une époque aussi reculée on eût pu fouler déjà l'île au mât rouge,—perchée à une latitude qui, pour être atteinte de nouveau, avait exigé par la suite plusieurs siècles d'efforts,—le monde entier s'enthousiasma soudain pour le document, d'autant plus apte à semer partout l'effervescence que beaucoup de ses lignes, presque effacées, donnaient lieu à des interprétations contradictoires.