L'Anglais, questionné par la foule, donna l'air pour un chant populaire écossais, intitulé: The Blue-Bells of Scotland[6].
[6] Les Campanules d'Écosse.
Se rappelant que les émerauds provenaient de l'Écosse, Félicité, la curiosité en éveil, retint l'attestation, qu'elle transmit le lendemain à Bazire, en lui narrant toute l'aventure.
Sur sa prière, le bouquiniste adressa certain questionnaire spécial à son compère d'Édimbourg, dont il reçut bientôt, joints à un exemplaire demandé des Campanules d'Écosse, maints renseignements circonstanciés. On avait cueilli, au bord même du Tay, les six pyroles calédoniennes en un lieu plein de gras pâturages, à proximité d'un banc de pierre où souvent un jeune pâtre allait s'asseoir pour jouer du bagpipe en surveillant de loin ses troupeaux. Refrain favori du jouvenceau, les Campanules d'Écosse—dans leur ton original de fa majeur—revenaient sans cesse, imprégnant les émerauds, qui, dotés plus tard d'un pouvoir musical, s'étaient efforcés d'ébaucher le motif sommeillant dans leur mémoire, jusqu'au jour où, grâce à un guide, ils avaient retrouvé l'œuvre entière. La joie dénoncée alors par l'excessive accentuation de chaque auréole devait s'attribuer à l'enivrante évocation fugitive de leur froid climat natal, qui, dans une atmosphère nouvelle, trop douce pour eux, leur inspirait sans doute quelque regret nostalgique.
Hantée par le plus impressionnant détail de l'aventure du touriste anglais, Félicité, chantant elle-même en fa aux émerauds—prompts à le jouer dès lors à sa suite dans le bas en même temps que dans le haut—l'air des Campanules d'Écosse appris par cœur, obtint à volonté des halos aveuglants, qui creusaient mystérieusement sans douleur la peau de ses mains exposées au-dessus d'eux. Le ton original était favorable à l'unanime resplendissement des halos, en permettant aux huit émerauds d'un même tarot d'être tous militants.
A ses séances, entonnant la mélodie sous forme d'incantation, elle utilisait pour ses prophéties, outre la vigueur lumineuse des nimbes, l'énigmatique et passagère apparition de ses cavités manuelles, vaticinant d'après leur profondeur ou leur façon de se refermer.
Seuls les halos provoqués par l'exécution des Campanules d'Écosse, pour lesquelles jamais les insectes ne purent se passer de guide, avaient la force d'entamer un épiderme.
Intrigué par la présence même des nimbes et surtout par leur secrète faculté perforatrice, Canterel se promit d'étudier de près les émerauds, qui, mentionnés brièvement dans les livres, avaient échappé jusqu'alors aux sérieuses investigations des naturalistes.
Un soir, examinant un halo à travers une sorte de loupe d'horloger fixée à son orbite,—pendant que, pour lui seul, Félicité, de sa vieille voix, soufflait efficacement les Campanules d'Écosse aux huit émerauds d'un rectangle musical dégainé,—il découvrit, tournant rapidement en sens contraires, deux cônes lumineux presque inexistants, qui, joints par leurs bases, se tenaient debout en équilibre,—une pointe sur la tête d'un des insectes, l'autre en l'air. Le cône inférieur était uniformément bleu, le plus haut entièrement jaune.