Nous le lûmes tous plusieurs fois en même temps que Faustine, qui demeura saisie et rêveuse.
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Pendant qu'elle méditait, Noël, rangeant plaque et chevalet, nous présenta un objet léger, formé d'un petit plateau rectangulaire en tulle d'amiante, soutenu par le métal très délié d'une carcasse succincte et de quatre pieds. A côté il posa une transparente boîte en mica soigneusement fermée, dans laquelle apparaissait, enroulée maintes fois sur elle-même, une feuille métallique d'épaisseur presque nulle, ajourée avec une finesse telle que seul un fort microscope en eût révélé chaque détail. A l'œil nu on ne pouvait que deviner les contours aériens de cet ouvrage de fée, minuscule cylindre occupant à peine la vingtième partie de son contenant.
Le jouvenceau ouvrit un sac de toile haut de quelques centimètres, d'où il fit choir dans le plateau de tulle, en couche uniforme, du charbon de bois concassé en menus fragments. Puis, frottant une allumette, dont la flamme, promenée sous le plateau, envahit le combustible entier, il établit sur le brasier improvisé la boîte diaphane, qui ne surplomba nulle part.
Après nous avoir enjoint d'épier assidûment le délicat rouleau métallique, prêt à subir une merveilleuse transformation, l'adolescent évoqua tout haut de lointains souvenirs.
Dès sa petite enfance, Noël avait fait l'apprentissage de la vie errante avec un vieil artiste nommé Vascody, qui, s'accompagnant sur la guitare, utilisait pour chanter en plein vent les restes d'une admirable voix de ténor. A la fin de chaque séance, Noël dansait et quêtait.
Pendant les haltes, Vascody charmait l'enfant en lui parlant de sa jeunesse, revenant souvent à certaine période glorieuse où, de vingt à trente ans, il avait triomphé au théâtre. L'apogée de sa courte carrière était, marquée par la Vendetta, dont il avait, en 1839, créé à l'Opéra le rôle principal. L'auteur, le comte de Ruolz-Montchal, avait précédemment donné à l'Opéra-Comique un petit ouvrage: Attendre et courir, composé en collaboration avec Fromental Halévy; Vascody, qui, simple débutant, y tenait un modeste rôle, avait alors frappé par sa belle voix le comte de Ruolz, prompt à le choisir plus tard entre tous comme protagoniste de la Vendetta.
En interprétant cette dernière œuvre, Vascody connut de rayonnants succès. Son organe pur et généreux déchaînait chaque soir l'enthousiasme.
Mais, à la suite d'un accident de larynx, il dut, en plein épanouissement, quitter le théâtre et vivre d'enseignement vocal. Dans l'extrême vieillesse, privé d'élèves, il chanta dans les rues, guitare en main, et recueillit quelques aumônes grâce à de belles notes persistantes.
Conduit un jour à Neuilly par les hasards de son existence nomade, il franchit la grille ouverte d'un jardin et entonna au pied d'une tranquille maisonnette le grand air de la Vendetta.