Après avoir gravé dans sa mémoire chaque terme d'un long paragraphe complexe et précis, elle se rendit au milieu de la nuit dans les caves du château et, levant beaucoup la main, pressa un ressort invisible masqué par une des nombreuses aspérités de certain mur sombre et rugueux.
Bientôt une dalle du sol, sans pencher d'aucune manière, monta d'elle-même assez haut puis s'arrêta, soutenue au-dessus de son alvéole par quatre épaisses tiges verticales; l'ouverture mise à nu était comblée par une nappe d'eau.
Christel poussa un nouveau ressort, plus à droite, dans la même région du mur, et, dès lors, l'eau, en baissant, découvrit quelques marches aboutissant à un couloir souterrain. La jeune femme descendit et s'engagea dans le tunnel obscur, parmi les suintements de l'onde glacée qui, l'instant d'avant, en garnissait toute la longueur.
Elle déboucha ainsi dans la crypte du reître, juste sous l'affleurement habituel de l'étang, dont un décroissement initial, dû au second ressort manœuvré, avait amené le vidage du tunnel. En marchant avec précaution sur une saillie interne en pente douce elle atteignit le sol même de l'antre—et put s'approcher du prisonnier pour le tirer de son lourd sommeil.
Bouleversé par ce récit, Aag fut frappé, malgré lui, du rapport établi à la dernière seconde par son rêve entre Christel et cette blanche colombe dont il s'était cru effleuré en percevant l'attouchement libérateur qui l'avait éveillé. Dans les deux cas l'innocence lâchement persécutée venait victorieusement secourir l'instrument même de ses maux ou de ses périls.
Pendant qu'il se livrait à ces réflexions, Christel, non sans lui faire signe de la suivre, avait regagné, par la même saillie déclive, le passage souterrain ouvert dans la paroi humide de l'étang.
Après un trajet silencieux, tous deux sortirent par l'issue mystérieuse dissimulée dans les caves du château.
En faisant jouer successivement tout au bas du mur, à droite puis à gauche, deux ressorts encore inemployés coïncidant verticalement avec les deux premiers, Christel provoqua d'abord le retour des eaux, qui, atteignant leur ancien arasement, prouvèrent que l'étang de la grotte s'était de nouveau empli jusqu'au bord,—ensuite la descente de la dalle, dont la masse régulière combla hermétiquement l'étroite percée occulte. La jeune femme admirait la prévoyance avec laquelle l'architecte avait jadis ménagé ce passage secret, utile à quelque fuite désespérée même au temps où une simple porte—exempte d'éboulis mais susceptible d'être facilement condamnée par un envahisseur perspicace—séparait seule la crypte du château. En pensée elle voyait le mécanisme caché, dont les documents de la bibliothèque feuilletés quelques heures auparavant lui avaient montré le fonctionnement grâce à diverses coupes de sous-sol commentées par un texte précis: un boyau souterrain reliait l'étang de la caverne au lac Mjösen, qui s'étendait juste au même niveau à trois kilomètres à l'est; le second ressort, pendant tout le temps où on appuyait sur lui, lâchait le jet d'une conduite hydraulique dans l'intérieur d'un récipient qui, une fois alourdi, descendait en formant contrepoids; actionné par ce fait, un délicat système de bielles et de leviers obstruait le boyau, ouvrant en même temps un déversoir foré à deux mètres de profondeur dans une des parois de l'étang, qui aussitôt se vidait partiellement dans un puits naturel; c'est alors que la communication devenait praticable entre la crypte et le château, par suite de l'abaissement des eaux. Le troisième ressort, pressé avec vigueur, enfonçait de force et temporairement le résistant obturateur à refoulement automatique de certain orifice ménagé dans le bas du récipient, qui, promptement délesté de tout son liquide, remontait jusqu'à sa place primitive,—pendant que bielles et leviers, détruisant leur premier travail, bouchaient le déversoir du puits et libéraient le boyau, par lequel le lac Mjösen emplissait de nouveau l'étang. C'était d'ailleurs par un principe analogue de contrepoids à eau tour à tour gorgé puis tari que le premier et le quatrième ressort remuaient la dalle.
Entraînant le reître par d'obscurs escaliers, Christel, avec deux clés dont elle s'était munie d'avance, ouvrit la porte du perron puis celle du parc et accorda en même temps à son agresseur la liberté complète et le pardon.