Mais cette perpétuelle clarté constituait par elle-même un atroce martyre, et Pilate pouvait à peine trouver quelques instants d'un assoupissement fiévreux et incomplet. Quand, pendant ces repos fugitifs, il essayait inconsciemment de se soustraire à la fatigante irradiation en couvrant de sa main son front et ses yeux, l'effroyable motif ignescent revenait sur-le-champ à cause de l'ombre formée, amenant de nouveau sa cuisson aiguë.
Dans la journée même, le maudit devait affronter sans cesse la grande lumière; lorsqu'il se tournait par hasard vers le coin obscur d'une chambre, la frappe rutilante surgissait incontinent, lui infligeant, aux yeux de tous, un véritable sceau d'infamie.
La situation finit par devenir intolérable. Ignorant presque le sommeil, Pilate, les yeux abîmés par l'ininterruption de l'étincellement subi, eût tout donné pour pouvoir se plonger un moment dans d'épaisses ténèbres. Mais, quand, cédant à son irrésistible désir, il faisait le noir autour de lui, le stigmate, brillant soudain de la plus somptueuse coruscation, le brûlait de telle manière qu'il se hâtait de rappeler à son aide l'intense éclairage détesté.
Jusqu'à sa dernière heure, le réprouvé endura sans trêve le même mal inguérissable.
3o Un épisode noté par le poète Gilbert dans ses Rêves d'Orient vécus.
Vers 1778, Gilbert, en dilettante curieux et noblement avide de sensations artistiques, effectuait en Asie Mineure un important voyage, en vue duquel, pendant de longs mois, il s'était livré à de fortes études sur l'arabe.
Après avoir visité divers sites et villes secondaires, il arriva sur les ruines de Balbek, but essentiel de ses pérégrinations.
Le principal attrait que l'illustre cité morte exerçait sur son esprit résidait dans le souvenir du grand poète satirique Missir, dont les œuvres, parvenues en partie jusqu'à nous, avaient jadis coïncidé par leur apparition avec l'apogée de Balbek.
Satirique lui-même, Gilbert admirait fanatiquement Missir, qu'il considérait à juste titre comme son aïeul spirituel.