Dès le premier jour, le voyageur se fit conduire sur la place publique où, d'après la tradition, Missir venait à certaines dates fixes réciter devant la foule, religieusement attentive, ses vers nouvellement éclos, en scandant sa déclamation un peu chantante par les tintements continuels d'un sistre impair.
Gilbert avait lu maintes pages contradictoires et pleines de passion véhémente, inspirées aux divers commentateurs de Missir par cette assertion populaire, qui, fort accréditée, prêtait au grand poète un sistre exceptionnel. Certains déclaraient le fait impossible, en s'appuyant sur ce que les vibrantes tiges métalliques transversales de tous les sistres antiques représentés sur les dessins et documents se trouvaient au nombre de quatre ou de six; ceux-là invoquaient en outre le témoignage des fouilles, qui jamais n'avaient mis au jour un sistre impair. Selon d'autres, il fallait, en s'inclinant malgré tout devant des dires autorisés, admettre que Missir avait voulu se distinguer par l'emploi d'un instrument unique dans son genre.
Envoyant ses guides l'attendre à distance, Gilbert était resté seul, pour méditer sur les lieux sanctifiés par l'ombre vénérée de son maître lointain. Dans les ruines qui l'entouraient il cherchait à retrouver l'ancienne cité populeuse et splendide, en songeant avec émotion qu'il foulait sans doute l'empreinte des pas de Missir.
Le soir tombait, et Gilbert, oubliant l'heure, prolongeait sa rêverie, maintenant assis, immobile, au milieu des vieilles pierres éparses qui jadis faisaient partie des édifices.
Ce fut seulement à la nuit close qu'il songea enfin à quitter l'endroit captivant. Comme il se levait, une lumière peu éloignée brilla devant ses yeux, mince rais mouvant qui, prenant sa source dans quelque profonde cave, s'immisçait verticalement par un interstice.
Gilbert s'en approcha et fit plusieurs pas sur le vieux dallage d'un palais détruit. C'était par l'écart de deux dalles un peu disjointes que passait la clarté mobile.
Le poète, plongeant ses regards dans la fente éclairée, vit une vaste salle où deux inconnus, dont l'un tenait une lampe allumée, erraient parmi de curieux amas d'objets, d'étoffes et de parures.
Écoutant les deux compagnons, hommes du pays l'un et l'autre, Gilbert démêla tout un complot dans leur conversation. Le plus jeune des interlocuteurs avait découvert, au sein d'appartements souterrains jusqu'alors insoupçonnés, toutes sortes d'antiquités, qui se trouvaient maintenant réunies grâce à lui dans la présente salle, rendue très sûre par son entrée spécialement difficultueuse. Le plus âgé, marin de son état, comptait venir chaque année prendre une partie de ces richesses, qu'il transporterait nuitamment en chariot jusqu'à la mer; là, il les embarquerait sur son navire—puis irait au loin les vendre à prix d'or; les deux compères partageraient le bénéfice, en tenant la besogne secrète pour éviter les justes revendications de leurs compatriotes, qui possédaient les mêmes droits qu'eux sur ce trésor commun.
Tout en parcourant la galerie, les deux hommes choisissaient différentes pièces qu'ils voulaient enlever au milieu de la nuit pour les diriger vers la mer. Ce classement fait, ils s'éloignèrent et sortirent par une issue dont Gilbert ne put deviner l'emplacement ni la disposition; ce fut en vain qu'attentivement il s'efforça de les voir surgir en quelque point des ruines.
N'entendant plus rien, le poète, envahi par une folle curiosité, eut l'idée de toucher et d'admirer, seul avant tous, les merveilles inconnues accumulées si près de lui. La lune, apparue depuis peu, inondait de rayons les deux dalles séparées. Gilbert découvrit que l'une d'elles semblait dépouillée de tout vestige cimentaire; ses mains, trouvant une certaine prise dans l'intervalle, parvinrent à soulever la lourde pierre et à la rejeter de côté.