D'un air mystérieux, le vieillard, après avoir examiné l'enfant, prit sur sa table une coupe à fond plat, dans laquelle s'étalait régulièrement une mince couche d'éclatante limaille de fer.

Tenant lui-même l'objet par le pied, il pria la jeune mère d'en frapper trois fois le bord avec un doigt en pensant au destin de son fils. Passivement obéissante, elle donna du bout de l'index, sans lâcher son vivant fardeau, les trois chocs demandés.

Le charlatan, avec précaution, reposa la coupe et, chaussant d'énormes lunettes, examina les remous et perturbations que le triple coup avait produits dans la limaille, tout à l'heure parfaitement lisse.

Soudain il fit un grand geste d'ébahissement et, avisant une écritoire placée devant lui, prit une feuille blanche pour y copier à l'encre la figure tracée dans la poussière métallique.

Puis il tendit le papier à la jeune femme, qui put y voir ces deux mots français: «Sera pillé», assez lisibles malgré les contours incohérents des lettres, penchées en tous sens et fort inégales.

En même temps, le charlatan, désignant la coupe, faisait constater l'entière similitude du modèle et de la reproduction. Effectivement un grêle ravin très contourné s'était creusé dans la limaille à la suite des heurts et formait les deux mots transcrits.

Donnant à sa cliente la traduction germanique de la courte phrase, le vieillard s'efforça, dans son mauvais allemand, de lui en montrer la portée. D'après lui les plus hautes destinées artistiques résidaient en germe dans cette laconique formule, exclusivement applicable à quelque puissant novateur en mesure de susciter, comme chef d'école, une pléiade d'imitateurs.

L'heureuse mère, tant soit peu fétichiste, paya généreusement le devin et emporta le papier, qu'elle conserva comme un précieux document. Plus tard elle en fit don à son fils, en lui contant l'aventure dont on l'avait vu, jadis, être le héros inconscient.

Sur la fin de sa vie, Wagner, dont l'œuvre enfin connue et comprise devenait déjà la proie d'une foule de plagiaires sans scrupules, se plaisait à narrer l'anecdote,—avouant que la prédiction, alors si bien réalisée, avait eu sur toute sa carrière une influence bienfaisante, en lui fournissant un encouragement superstitieux durant les interminables années de déconvenues et de luttes stériles où le désespoir s'était souvent emparé de lui.