Son choix arrêté sur ces divers matériaux, Canterel fit exécuter les ludions suivant certaines indications précises.
Muni d'une base judicieusement lestée en vue d'un constant équilibre, chacun d'eux devait avoir une petite cavité intérieure, garnie d'un métal spécial fait pour capter et isoler chimiquement, en son voisinage immédiat, la dose supplémentaire d'oxygène éparse dans l'aqua-micans. Peu à peu l'excavation, en se remplissant de gaz, allégerait le ludion, qui, du fond, monterait de lui-même vers la surface. Mais, à une certaine tension, l'oxygène, dix secondes juste après le début calculé de la phase ascensionnelle, forcerait l'antre minuscule,—dont la partie supérieure, en se soulevant momentanément comme un couvercle pour livrer passage vers le dehors à la bulle tout entière, ébranlerait certain mécanisme déterminant un agissement quelconque du ludion en rapport avec le fait inspirateur. L'alvéole une fois dépourvu d'air, le sujet descendrait par l'effet de son propre poids, et l'oxygène, prompt à se reformer intérieurement, provoquerait avant peu un nouvel envolement.
Quelques-unes des manifestations automatiques à obtenir réclamaient un agencement particulièrement délicat. Ainsi, pour l'apparition du signe lumineux sur le front de Pilate, l'allumage passager d'une petite lampe électrique interne devenait nécessaire. Le mot «Dubito», en qui se concentrait toute l'importance du récit touchant Voltaire, se trouverait projeté hors des lèvres entr'ouvertes du grand penseur sous l'aspect de nombreux globules d'air, qui, habilement groupés dans un ordre calligraphique, ne seraient autres que la bulle elle-même très divisée. Pour imiter une sueur sanglante, le mécanisme adapté au nain Pizzighini expulserait à chaque manœuvre, par une foule d'exutoires, telle quantité minime de certaine poudre rouge, qui, prise à une abondante provision intérieure, colorerait l'eau pendant un moment, pour disparaître aussitôt grâce à un phénomène de complète dissolution. Dans la coupe du charlatan de Leipzig, une fausse limaille de fer se sillonnerait suivant la figure voulue, aux trois secousses du doigt percuteur.
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Ces différents points élucidés, Canterel songea qu'il n'avait pas encore goûté son eau. Il en fabriqua donc une petite réserve spéciale destinée à une ingurgitation attentive.
Une fois versée, l'aqua-micans, pareille à du diamant fluide, semblait faite pour réjouir un gosier altéré; le maître, dès les premières gorgées, lui découvrit une légèreté remarquable et une saveur très fine; avidement il absorba trois verres consécutifs de l'étincelant breuvage, dont l'oxygénation excessive lui procura une griserie particulière.
Canterel voulut alors savoir quel genre de sensations il éprouverait en ajoutant l'ivresse du vin à son ébriété présente.
Il se fit apporter un sauternes très capiteux et commença d'en remplir le verre qui venait de lui servir; mais un peu d'eau restait au fond, et le maître s'arrêta en voyant le premier flot de vin blanc s'y changer immédiatement en un bloc compact; l'onde bizarre prêtait son prodigieux éclat au nouveau solide immergé, qui, vu sa teinte, prenait une fulguration de soleil. La composition de l'aqua-micans empêchait tout mélange des deux liquides, et une soudaine oxygénation déterminait le durcissement du bordeaux.
Canterel, maniant le bloc avec ses doigts, le trouva fort malléable.
Oubliant l'expérience de double enivrement récemment conçue, il forma un projet basé sur la souplesse docile et sur l'irradiation solaire du vin massif.