Voulant tromper par le travail son attente d'une mort proche et certaine, Gérard chercha quelque moyen d'écrire malgré la défense de Grocco.
Le jour même du drame, comme la berline, au sortir d'un village, montait une côte en compagnie d'enfants pauvres tendant tous à l'envi leurs mains pleines de fleurs fraîches cueillies, Gérard avait acheté un bouquet pour Clotilde, qui, prenant aussitôt une rose dans l'ensemble, s'était plu à la passer au revers du donateur. Prisonnier, le poète avait pieusement conservé ce doux souvenir de celle qu'il n'espérait plus revoir.
Gérard, songeant maintenant à employer comme plume une des épines de cette rose, les arracha toutes sauf la plus longue, au-dessus de laquelle, avec son ongle, il trancha la tige, se trouvant ainsi en possession d'un instrument commode.
On lui accorda, sur sa demande, la jouissance de quelques livres trouvés dans son bagage; parmi eux, un grand dictionnaire fort ancien commençait et finissait par une feuille blanche qu'avait ajoutée le relieur—et offrait ainsi quatre vastes pages intactes, prêtes à recevoir un travail important.
Gérard savait que son sang, amené par une piqûre de l'épine, eût pu lui servir d'encre; mais il craignait de faire deviner sa ruse en tachant malgré lui son linge ou ses habits.
Il se dit que, réduite en poudre, une matière durable, telle qu'un métal par exemple, pourrait, en colorant des caractères tracés à l'eau, seul liquide disponible, donner, après asséchement naturel, un texte lisible et stable.
Mais quel métal pulvériser?
Tout en acier, les barreaux de la fenêtre étaient inattaquables, et la chapelle, dont seuls des verrous extérieurs fermaient la porte, montrait une complète nudité. Par bonheur, lorsque avant de l'incarcérer on avait pris à Gérard bijoux et monnaies, une antique pièce d'or de touchante provenance était restée inaperçue.
Pendant un été passé jadis en Auvergne, Clotilde, enfant, jouait souvent, non loin d'une ruine féodale, sous d'épais ombrages constituant un classique but de promenade. Un jour, en creusant le sol avec sa bêche pour entourer de fossés une forteresse de sable due à son labeur, elle fit sauter une pièce d'or, qui fut reconnue, à l'examen, pour un écu à la chaise du XIVe siècle. Fière de sa trouvaille, Clotilde voulut porter en bracelet l'écu pendu à une chaînette d'or. Jeune fille, elle continua de mettre le frêle bijou, dont on allongea la chaînette. En recevant sa bague de fiançailles elle en fit présent à Gérard, pour qu'il ceignît à son poignet cet objet qui, depuis l'enfance, ne l'avait pas quittée. Nuit et jour le poète garda au bras l'émotionnante relique, dont les bandits, en le fouillant, n'avaient pu deviner la présence, grâce à l'abri de la manchette.