Tenus par deux traverses courbes scellées dans le mur, les barreaux de la fenêtre se terminaient par des piquants, dont l'acier pouvait, en usant l'écu, fournir une poudre d'or.
Cet écu, si précieux pour le couple au point de vue affectif, serait ainsi détérioré. Mais plus tard, aux yeux de Clotilde veuve, la valeur spéciale en jeu ne pourrait qu'être accrue par des marques intimement liées au chant du cygne de son poète, dont elle rachèterait sans nul doute à Grocco les bijoux et le bagage complet.
Vu la fragilité présumable des futurs caractères, que le moindre frottement devait suffire à brouiller, Gérard, pour profiter du solide abri de la reliure, se promit de remplir les deux feuilles blanches sans les détacher du volume. Son œuvre, en outre, parviendrait plus sûrement ainsi à Clotilde, qui, son rachat de souvenirs conclu, vérifierait à coup sûr la présence de chaque chose, celle d'un livre ancien plus que toute autre.
Pour éviter de dégrader le volume, qui, représentant un prix élevé, méritait mieux que de simplement servir à procurer quelques pages vierges, le prisonnier résolut d'associer étroitement ses vers à la prose de l'auteur. Étranger à l'ouvrage, le futur poème eût déparé l'ensemble, qu'il enrichirait, au contraire, si son sujet en découlait. Constituant pour les deux feuilles en cause une garantie contre le déchirement expulseur, cette intimité substantielle donnerait aux strophes autographes des chances d'infinie durée en assurant à l'écriture précaire l'éternelle protection de la reliure. De plus, le poète embellirait ainsi son œuvre, tant le livre, intitulé Erebi Glossarium a Ludovico Toljano, était fait pour alimenter et conduire la plainte suprême d'un condamné.
Après toute une vie consacrée à l'étude profonde et spéciale de la mythologie, Louis Toljan, fameux érudit du XVIe siècle, avait clairement réuni en deux remarquables dictionnaires, nommés l'un Olympi Glossarium, l'autre Erebi Glossarium, les innombrables matériaux sans cesse accumulés par lui durant trente années de patientes recherches.
Là, classés par ordre alphabétique, dieux, animaux, sites ou objets touchant aux deux surnaturels séjours ont leur nom escorté d'un texte copieux, où documents et anecdotes, citations et détails s'entassent judicieusement.
Tout mot étranger à l'Olympe d'une part et de l'autre à l'Érèbe est exclu de la nomenclature.
Imprimés en latin et tenus aujourd'hui encore pour un précieux monument, ces deux ouvrages, fort rares, ne subsistent plus guère que dans telles illustres bibliothèques publiques. Mais depuis longtemps chez les Lauwerys, écrivains de père en fils, on se transmettait un exemplaire du deuxième,—exemplaire intact que Gérard, avec admiration, feuilletait quotidiennement. Pris dans son plus large sens, le mot «Érèbe» se rapporte là au complet ensemble des Enfers.
Or, pour jeter un dernier cri sur le seuil de la tombe, où donc puiser mieux qu'à cette source, dont le seul séjour des morts avait fourni les éléments?
Gérard traça le plan d'une ode, où, poétiquement dotée de survie païenne, son âme, arrivant dans l'Érèbe, aurait maintes visions, qui toutes, en vue de la fusion souhaitée, seraient inspirées par tels passages du livre.