Mais Gérard sentait bien que, pour triompher d'une tâche aussi ardue, il lui fallait une règle fixe et sévère, sachant le contraindre, jusqu'au dernier jour, à un irrémissible labeur quotidien.
A la fin du livre s'éternisait, partout sur deux colonnes, une fine nomenclature alphabétique de tous les sujets traités,—animaux, végétaux ou minéraux,—chacun fournissant, à la suite de son nom, l'indication des pages qui l'étudiaient.
Cinquante journées, en comptant la présente, le séparant encore de la date immuable de sa mort, Gérard chercha si une page de l'index n'offrait pas juste le même nombre de mots cités. Sur le haut de la quinzième, qui répondait à ses désirs, il écrivit, avec son habile procédé, ces mots: «Jours de cellule», dont le dernier était justifié par la rigueur de son incarcération.
Deux mots nouveaux, «Actif» et «Passif», furent tracés, pour servir de titres, l'un, à l'endroit, au-dessus de la première colonne, l'autre, à l'envers, au-dessous de la seconde. En effaçant quotidiennement à partir du début de la page, toujours avec l'épine, l'eau et la poudre d'or, un des cinquante noms appelés désormais à représenter ses cinquante dernières journées de réclusion, Gérard verrait à la fois augmenter son actif, constitué par le nombre de jours accomplis, et diminuer son passif, ou somme des jours encore à faire.
Il s'imposerait, à chaque rature, la tâche d'apprendre par cœur, entre son lever et son coucher, tout ce qui traiterait du nom biffé dans les pages désignées par l'index.
Ainsi mis par lui-même, de façon saisissante, en possession de la stricte obligation voulue, le prisonnier, commençant sur l'heure, se conforma, sans fléchir, à sa ligne de conduite, trouvant à souhait l'oubli dans ses arides exercices de mémoire.
Trois semaines avant la date fatale, il crut rêver, en recevant dans ses bras Clotilde, qui folle de joie, apportait au camp la somme libératrice. Jadis fort liée avec elle au couvent, une certaine Éveline Bréger, d'origine modeste, avait, grâce à sa grande beauté, fait un splendide mariage. Perdue de vue par Clotilde, qui était restée dans l'ignorance de son changement de fortune, Éveline, en feuilletant un périodique, avait lu les détails du drame de la berline, suivis de notes biographiques sur Gérard—et sur sa femme, dont on nommait la famille. Son cœur s'était ému des angoisses qu'endurait son ancienne camarade, à qui généreusement elle avait envoyé le montant de la rançon exigée.
Remis en liberté sur-le-champ, le poète obtint de Grocco, qui se montra bon prince, la permission de prendre avec lui, en tant que poignants souvenirs de sa captivité, l'enfant de pierre à l'étrange bonnet, les deux livres parés d'écriture d'or et la tige à unique épine. Quant à l'écu, toujours ignoré, il pendait ainsi qu'auparavant à son poignet.
Or, c'étaient les principaux épisodes de cette réclusion, si marquante dans son existence, que Gérard Lauwerys, mort, revivait sous l'influence de la résurrectine et du vitalium.