Poussée par un culte fervent pour le talent de son père vers le désir d'une résurrection momentanée qu'elle considérait, avec raison, comme ayant maintes chances d'être uniquement inspirée par les planches, Antonine vit bientôt le cadavre jouer de nouveau pendant un instant, comblant ainsi ses désirs, le premier rôle d'un drame retentissant intitulé Roland de Mendebourg, nom d'un personnage historique dont la vie, bien choisie pour remplir cinq actes, est à bon droit illustre.

Roland de Mendebourg naquit en 1148 d'une noble famille du Bourbonnais, province où, à cette époque, suivant un singulier usage, tout enfant de marque passait à son apparition entre les mains d'un astrologue, qui, cherchant quelle étoile présidait à sa venue au monde, employait un procédé spécial pour lui en graver le nom dans la nuque sous forme de monogramme. Usant de précautionneuse douceur, l'homme de science, avec des instruments ad hoc, introduisait une à une très avant dans la peau de l'arrière-cou, perpendiculairement à celle-ci, de minuscules aiguilles prodigieusement fines, longues d'une ligne à peine et aimantées à leur pointe,—en s'arrangeant pour qu'à la fin leur masse touffue, visible sous l'épiderme, constituât la figure voulue, dès lors fixée à jamais. Le but de l'opération était de mettre le sujet en contact incessant, pendant sa vie entière, avec l'astre désigné, qui, au moyen de ses effluves magnétiques, attirés par les pointes aimantées, devait le protéger et le guider.

On choisissait la nuque comme emplacement pour qu'en la grande majorité des cas les effluves, tombant du ciel, eussent à traverser le cerveau avant d'aboutir aux aiguilles—et versassent ainsi de précieuses clartés dans le siège de la pensée.


Roland de Mendebourg, dès ses premiers vagissements, fut conduit chez l'astrologue Oberthur, qui, le déclarant né sous l'influence de Bételgeuse, lui grava comme monogramme dans la nuque, en se servant de l'alphabet gothique, un signe réunissant ces trois lettres: B, T, G.

Des relations s'étant créées, à l'occasion de cet événement, entre les Mendebourg et Oberthur, celui-ci fut, plus tard, chargé d'instruire Roland, qui acquit auprès de lui un goût marqué pour les sciences.

A vingt-cinq ans, maître de ses biens, Roland, marié selon son cœur et père de deux garçons, goûtait un calme bonheur dans le château fort de ses aïeux, lorsqu'un événement grave amena sa ruine.

Sans contrôle il confiait la gérance de son domaine à son vieil intendant Dourtois, qui, depuis près d'un demi-siècle, servait sa famille avec la plus stricte honnêteté. Pour toutes sommes à régler ou dispositions à prendre, Dourtois recevait de Roland des blancs-seings à remplir librement.

Toujours, à l'heure du coucher, Dourtois faisait dans le château une tournée d'inspection, afin de vérifier la fermeture de chaque issue. Un soir, après l'accomplissement de ce devoir, il découvrit, en réintégrant sa chambre, les traces d'un incendie restreint, dont la cause lui parut claire. Campée sur une hauteur, l'imposante demeure des Mendebourg subissait parfois de violents coups de vent; une cire allumée, mise sur une table de chêne devant la fenêtre, avait dû enflammer les rideaux, gonflés jusqu'à elle par quelque souffle brusque, assez puissant pour s'immiscer par les joints des battants vitrés; des rideaux, le feu avait gagné la table, vite brûlée, puis, ne rencontrant que des murs de pierre et un sol en dallage, s'était de lui-même éteint.

Or Roland avait, ce jour-là, donné un blanc-seing à Dourtois, qui s'était hâté de mettre la pièce sous clé dans un tiroir de la table en chêne.