Consistant en de nombreux picotements nettement localisés, la douleur provenait évidemment des multitudes de pointes aimantées qu'offrait le monogramme de la nuque. Roland, songeant au mode d'introduction jadis employé par Oberthur, savait que les minuscules aiguilles, quand il se tenait droit, étaient placées dans sa peau perpendiculairement à un plan vertical qui eût touché ses deux épaules. La connaissance de ce fait, jointe à ses observations sans nombre, le conduisit, à force de méditations investigatrices, aux termes de cette hypothèse, qui, bien qu'obstinément rejetée par lui pour son étrangeté inadmissible, s'imposait victorieusement comme cadrant seule avec toutes choses: la pointe aimantée des aiguilles subissait une mystérieuse attirance vers le nord. Quand Roland se postait de manière à fixer le septentrion, toutes les pointes, directement sollicitées en avant, opposaient, dès qu'un brutal mouvement du cou les entraînait ailleurs, une certaine résistance d'où naissait le picotement pénible,—logiquement absent dans chaque autre cas.
Roland avait bien démêlé la cause réelle de sa capricieuse douleur. Ses notions d'homme du XIIe siècle, toutefois, le forçaient à se débattre craintivement contre la nouveauté trop hardie d'une vérité à ce point inouïe, qui le pénétrait d'une secrète joie en s'affermissant de plus en plus dans son esprit, enivré par le pressentiment d'une prodigieuse trouvaille.
Pour éprouver la justesse de sa théorie, il emplit d'eau un récipient—et posa transversalement sur deux petits fétus de paille parallèles, flottant à la surface, une longue aiguille aimantée, dès lors pourvue d'une parfaite liberté d'évolutions.
Et Roland, ébloui par la grandeur de sa découverte, dont il entrevoyait les sublimes conséquences maritimes, put constater, le cœur palpitant, que l'aiguille, déplacée en n'importe quel sens, ramenait toujours, pour l'y maintenir fixement, sa pointe vers le nord.
Il porta au roi Louis VII son invention gigantesque, apte à faire réaliser tant de progrès à la navigation, à sauver des flots tant de vies humaines, à conduire au relèvement de tant d'étonnantes terres encore inconnues. Enthousiasmé, le souverain, en récompense, lui donna une fortune.
On eut dès lors, à bord de chaque navire, une aiguille aimantée qui montrait le nord, soutenue par deux fétus de paille sur l'eau d'une fiole à demi pleine. Appelé marinette[3], cet instrument primitif était l'ancêtre du compas véritable, qui n'apparut, muni d'une rose des vents, que trois siècles plus tard.
[3] Marinette,—compagne du marin.
Ayant racheté son château, Roland, riche à nouveau, se mit à bénir les étranges circonstances de son désastre, sans lesquelles jamais il n'eût fait sa découverte immortelle. Seul, en effet, un mouvement de tête d'une fantastique brusquerie parvenait à provoquer la douleur de nuque. Or, pour déterminer fortuitement pareille fougue, il ne fallait rien moins que l'annonce brutale, faite à une âme sereine, d'une ruine complète et sans recours. Par un bizarre enchaînement de faits, la perception du monosyllabe cob avait, d'un seul coup, plongé Roland, confiant et ironique, jusqu'au fond du plus sombre abîme. Un mot plus long eût peut-être amené moins d'instantanéité dans le phénomène psychique et, partant, dans le fameux pivotement de tête, dès lors incapable d'engendrer le mal révélateur.
Quant aux deux complices, Ruscassier et Quentin, bientôt réduits à rien par le jeu et les bombances, ils s'étaient fait incarcérer pour de nouveaux délits.