Sur ce sujet, le dramaturge Eustache Miécaze avait bâti une vivante pièce. Dans un prologue, le savant Oberthur tirait l'horoscope de Roland nouveau-né tenu par son père—puis préparait, non sans en expliquer les secrets et le but, l'opération sous-occipitale, qui ne commençait qu'au baisser du rideau. Cinq actes, situés un quart de siècle plus tard, évoquaient ensuite, dans leurs moindres détails, la tragique aventure du blanc-seing et ses conséquences d'abord funestes, mais finalement radieuses.
Revêtu d'un costume à col bas, laissant voir en gris foncé dans sa nuque l'interne monogramme stellaire, dû en réalité à un faible maquillage extérieur, Lauze avait maintes fois joué avec grand succès le rôle de Roland,—personnage complexe, tour à tour saturé de calme bonheur familial auprès de son épouse et de ses fils, effondré sous le coup de ses revers, courageux dans le malheur, hanté par la gestation de sa noble découverte,—enfin, ivre de légitime gloire.
Mort, il rejouait facticement le plus marquant épisode du drame, celui où le mot cob, jeté par Ruscassier tenant la cédule, devenait la cause indirecte de certaine douleur postérieure du cou, si grosse d'éternelles conséquences mondiales.
Attentif à jeter juste au moment voulu, pour que l'illustre mouvement de tête eût bien l'air d'en résulter, la dernière des deux syllabes composant sa réponse, un figurant se chargea du rôle de Ruscassier, et tout fut mis en œuvre—accessoires et décor, costumes exacts et maquillage spécial de la nuque du cadavre—pour donner à la fille de l'acteur, pleine de fanatisme dans sa piété admirative, la parfaite illusion de revoir son père en scène.
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4o Un enfant de sept ans emporté par la typhoïde, Hubert Scellos, dont la mère, jeune veuve désormais seule au monde et assaillie d'idées de suicide, ne différait l'exécution de ses tragiques projets que pour s'accorder la cruelle joie de voir une existence mensongère déroidir un moment le corps de son fils.
Une émotion poignante s'empara de la malheureuse quand elle comprit que l'enfant revivait les minutes où, pour lui souhaiter sa dernière fête, il avait, assis sur ses genoux, récité, en la fixant tendrement, le Virelai cousu de Ronsard.
En cette œuvre qui atteint l'absolue perfection—touchant hymne d'amour filial qu'un oiselet, exaltant les bienfaits reçus à toute heure, est censé adresser à sa mère—le poète obtient d'intensives expressions de pensées, dues à une précision lapidaire dans l'agencement des mots. Or, au XVIe siècle, les termes cousu et décousu s'appliquaient tous deux au style, soit marmoréen, soit relâché, alors que le dernier seul, de nos jours, garde encore son sens figuré. De là le surnom admiratif spontanément décerné par les masses, dès son apparition, au célèbre virelai en cause, chef-d'œuvre de cohérente concision.
Tant de recherche et de densité rendant les vers durs à retenir, Hubert Scellos, pour tout se mettre en tête, avait fourni de violents efforts préoccupants, qui expliquaient la réminiscence post vitam.
Cette récitation, dont le gracieux défunt s'acquittait sans faute en joignant à l'intonation juste des gestes montrés et bien compris, n'avait demandé, comme mise en scène, qu'une simple chaise,—sur laquelle, sans admettre la pensée de se faire remplacer, la pauvre mère, chaudement couverte, venait s'asseoir, pour prêter l'asile de ses genoux et goûter ainsi un plus complet bonheur illusoire.