Trouvant pour ses démonstrations les meilleures planches insuffisamment claires, souvent Brothelande, sans souci de l'embarras, transportait en personne, de chez lui au lycée, tel spécimen rare sur lequel devait rouler sa classe.

Il dépaqueta un jour devant Jerjeck et ses camarades, pour leur en parler longuement, une pridiana vidua (veuve de la veille), grande fleur annamite qui, ressemblant de forme à la tulipe, doit son nom triste, évocateur de deuil, à ses étamines blanches et à ses pétales noirs.

La pridiana vidua est surtout remarquable par le fond de sa corolle, qui sécrète une cire noire à nombreux granules blancs—appelée cire nocturne pour son aspect de firmament étoilé.

Ayant, du haut de sa chaire, montré cette cire à toute la classe en penchant la fleur en avant, Brothelande, annonçant qu'elle se reformait lentement après chaque soustraction, en prit une faible dose avec la pointe d'un coupe-papier, qui, passant de main en main, permit aux élèves d'étudier de près, en la palpant, l'attrayante substance molle,—douée d'une rare malléabilité, dont Jerjeck, quand vint son tour, fut subitement frappé.

Heureux de constater que la pridiana vidua avait fort captivé son jeune auditoire, Brothelande promit de donner l'exotique fleur, facile à cultiver longtemps dans son pot, au vainqueur de la plus prochaine composition.

Pensant aux pas de géant qu'un bloc de cire nocturne lui permettrait de faire dans son art, Jerjeck n'eut plus qu'un but: gagner la fleur. A force de travailler sans relâche son cours de botanique, en négligeant au risque de maintes punitions tous autres devoirs ou leçons, il conquit la première place dans l'épreuve désignée—et reçut des mains de Brothelande la pridiana vidua.

Exact dispensateur de soins et d'eau, Jerjeck s'appliqua, jusqu'à la mort de la fleur, à recueillir par intervalles dans la corolle, où elle renaissait toujours, la cire fuligineuse, dont il eut finalement une masse importante, prompte à combler ses vœux, dès le premier essai, par son obéissante souplesse.

Visant à une extrême finesse d'exécution, que ne pouvaient lui donner tels instruments de fortune provenant de son plumier, il songea que sa mie de pain, insuffisante comme argile, lui servirait excellemment, du moins, à façonner avec ses doigts des ébauchoirs de formes infinies et précises, bons à étrenner une fois durs.

Mise en pratique, son idée triompha. Pourvu d'outils conçus par lui et bien rassis, il fit avec son paquet de cire, d'après le dernier dessin dû à son bizarre procédé, un Gilles spirituel et vivace. Se sentant le pied à l'étrier, il passa tout son temps libre à sculpter son héros sous mille formes, commençant par établir—à l'aide d'une silhouette blanche qui, faite au grattoir sur fond d'encre, lui inspirait de fécondes trouvailles—l'attitude, les traits et l'expression de chaque statuette.

Sitôt une œuvre finie, la cire, roulée entre ses mains, devenait une boule unie prête à resservir.