Jerjeck attacha bientôt une importance grandissante à son étrange travail préalable sur papier, voyant qu'il en tirait décidément ses plus lumineuses conceptions. Il fit de chaque Gilles, face et revers, deux études très poussées qui le guidaient pas à pas pour le modelage—et prit même, presque sans le vouloir, trouvant là instinctivement une aide singulière pour sa tâche de sculpteur, l'habitude de reproduire à la surface de la molle statuette noire, en alignant finement tels granules blancs de la cire nocturne, les évocateurs traits d'encre laissés avec tant de talent sur la feuille par son prestigieux grattoir. Ainsi l'œuvre, après achèvement, formait en quelque sorte le négatif exact du Gilles dont le double dessin fournissait le positif. Quand venaient à manquer les granules superficiels, Jerjeck en puisait de sous-jacents dans l'épaisseur même de la cire, enfonçant au contraire en cas de pléthore, pour les recouvrir ensuite, ceux qui l'eussent, inutilisables, empêché d'établir telle vierge unité noire.

Cette tactique plastico-linéaire fut pour Jerjeck féconde en immenses résultats—et l'amena finalement à produire d'exquis chefs-d'œuvre, qui, sans elle, l'artiste le sentait, n'eussent pas atteint le même degré de perfection.

Ainsi, sans maîtres, Jerjeck se fit, dès l'adolescence, un splendide talent, auquel, ses études terminées, il dut un prompt succès.

Or jamais il ne put, malgré diverses tentatives, changer ses originelles façons de travailler. Seul un double dessin au grattoir éclairait bien la genèse de chacun de ses Gilles, et il préférait à l'invariable série d'ébauchoirs offerte par les marchands ses outils en mie de pain, qui, du moins, pouvaient recevoir de lui, suivant tels besoins, mille formes toujours nouvelles aptes à contenter ses plus subtils désirs,—non sans parvenir vite à une dureté suffisante; quant à la cire nocturne, qu'un horticulteur lui fournissait sur commande, elle se prêtait plus commodément que toute autre matière, par la présence naturelle de ses grains blancs dans sa masse noire, au marquage net et saisissant des traits copiés sur le modèle.

Une fois un Gilles achevé, il en faisait exécuter, pour le commerce, des reproductions en marbre où ne figurait nullement le tracé linéaire, qui ne constituait en somme qu'un auxiliaire pour le modelage. Mais cet auxiliaire était puissant et, par son importance, faisait dire à Jerjeck qu'il n'eût, sans lui, jamais conquis une complète maîtrise. L'artiste remerciait donc le hasard grâce auquel était venu jadis jusqu'en ses mains un peu de cette cire nocturne, dont le neigeux mouchetage rare sur fond noir l'avait irrésistiblement incité à sculpter avec traits le négatif exact du dessin justement très blanc qui le guidait; son nom devait un rayonnement supplémentaire à la pridiana vidua présentée, certain jour mémorable, en classe de botanique.


Jerjeck envoya bientôt à Barioulet trois exultants Gilles de marbre, faits par phases suivant sa méthode habituelle. La réponse l'amusa par son style, où éclatait l'esprit fruste et pratique de l'ancien commerçant non affiné par la fortune. Barioulet lui écrivait naïvement: «Je suis content de vos trois Gilles et vous commande une grosse dito, chacun dans une pose différente.»

Ces mots: «une grosse dito», visant des œuvres d'art citées pour leur délicate perfection, provoquèrent le rire de Jerjeck, qui, la lettre sitôt achevée, se mit à la tâche pour le premier des cent quarante-quatre Gilles requis. Polge, alors en train de modeler à quelques pas, entendait son maître, qui lui avait communiqué l'épître, dire par moments, secoué d'une brusque hilarité: «Une grosse dito!»


Gaîment lancée par le cadavre, cette courte phrase surtout avait permis à Polge de reconnaître la scène reproduite, qui n'était autre, en effet, que celle amenée par la lettre de Barioulet.