—Sachez, général, qu'une fois rangés en bataille, ces hommes ne reculent jamais.

—Je sais que les Irâcains sont des lâches. Et vous, Hâritha, que savez-vous de la guerre?... Vous vous entendez à faire autre chose....

Othmân avait accompagné ces paroles d'un geste significatif, et Hâritha, furieux d'avoir eu à essuyer de cet étranger, de ce piétiste, le double reproche de lâcheté et d'ivrognerie, demeura à l'écart avec ses hommes, sans prendre part au combat.

Victime de son outrecuidance, Othmân, après avoir vu ses troupes prendre la fuite, périt sur le champ de bataille. Les non-conformistes allaient recueillir les fruits de leur victoire, lorsque Hâritha, ramassant l'étendard tombé à terre et rangeant ses contribules en bataille, arrêta l'élan de l'armée ennemie. «Si Hâritha n'eût pas été là, disait avec raison un poète, aucun Irâcain n'eût survécu à cette journée fatale. Quand on demande: «Quel est celui qui a sauvé la province?» Maäddites et Yéménites disent d'un commun accord:—C'est lui!»

Malheureusement les piétistes qu'Ibn-Zobair envoya successivement pour gouverner l'Irâc, ne surent pas apprécier cet homme, le seul pourtant qui, au milieu de la lâcheté générale, eût fait preuve de courage et d'énergie. C'était, leur disait-on, un ivrogne, un incrédule, et ils s'obstinaient à lui refuser la position officielle qu'il sollicitait, à ne pas lui envoyer les renforts dont il avait absolument besoin pour soutenir les efforts de l'ennemi. Pressé de plus en plus, le brave guerrier ne put sauver son armée épuisée que par une retraite qui ressemblait à une fuite. Poursuivi par l'ennemi, l'on arriva au Petit-Tigre et l'on se jeta précipitamment dans des bateaux pour le passer. Les barques étant déjà au milieu du fleuve, Hâritha entendit les cris de détresse que poussait un brave Témîmite qui, arrivé trop tard pour s'embarquer, allait être atteint par les ennemis. Il ordonna aussitôt au batelier de regagner la rive. Le batelier obéit; mais la rive où l'on aborda étant fort escarpée, le Témîmite, pesamment armé, se laissa choir dans la barque. La pesanteur de sa chute la fit chavirer. Tous périrent engloutis par les vagues[191].

L'Irâc avait perdu son dernier défenseur. Et l'ennemi avançait; déjà il s'occupait à jeter un pont sur l'Euphrate. Une foule d'habitants avaient quitté Baçra pour aller chercher un asile ailleurs; d'autres se préparaient à les suivre, et la peur qu'inspiraient les terribles têtes rasées était si grande, si universelle, que le gouverneur ne trouva plus personne qui voulût se charger du commandement de l'armée. Mais alors, comme par une inspiration du ciel, une seule pensée remplit tous les cœurs, un seul cri sortit de toutes les bouches: «Il n'y a que Mohallab qui puisse nous sauver[192]

Et Mohallab les sauva. C'était sans contredit un homme supérieur, digne en tout point de l'admiration enthousiaste que témoignait pour lui un héros chrétien, le Cid, quand, dans son palais de Valence, il se faisait lire les hauts faits des anciens preux de l'islamisme[193]. Comme rien n'échappait à sa clairvoyance, il comprit dès le début qu'une guerre de ce genre demandait dans un général quelque chose de plus que des talents militaires; que pour réduire ces fanatiques toujours prêts à vaincre ou à périr et qui, bien que percés d'outre en outre par les lances ennemies, se ruaient sur leurs adversaires en criant: «Nous venons à toi, Seigneur[194],» il fallait leur opposer des soldats non-seulement aguerris et bien disciplinés, mais animés, à un égal degré, de l'enthousiasme religieux. Et il opéra un miracle: il sut transformer les sceptiques Irâcains en croyants zélés, leur persuader que les non-conformistes étaient les ennemis les plus acharnés de l'Eternel, leur inspirer le désir d'obtenir la couronne du martyre. Quand les courages chancelaient, il attribuait hardiment à Mahomet des paroles prophétiques qui promettaient la victoire à ses soldats[195], car, par un singulier contraste, le talent de l'imposture lui était aussi naturel qu'un magnanime courage. Alors les soldats n'hésitaient plus et remportaient la victoire, parce qu'ils étaient convaincus que le ciel la leur avait promise. Il y eut donc dans cette guerre qui dura dix-neuf ans[196], une émulation de violence et de haine fanatique, et l'on ne saurait dire lequel des deux partis se montra le plus ardent, le plus acharné, le plus passionnément implacable. «Si je voyais venir d'un côté les Dailemites païens, et les non-conformistes de l'autre, disait-on dans l'armée de Mohallab, je m'élancerais sur ces derniers; car celui qui meurt tué par eux jouira là-haut d'une auréole dix fois resplendissante comme celle dont seront revêtus les autres martyrs[197]

Pendant que Baçra avait besoin de toutes ses forces, de toute son énergie, pour repousser les non-conformistes, une autre secte, celle des Chiites, inspirait les plus vives alarmes tant aux Omaiyades qu'à Ibn-Zobair.

Si les principes des non-conformistes devaient aboutir de toute nécessité à la démocratie, ceux des Chiites menaient droit au plus terrible despotisme. Ne pouvant admettre que le Prophète eût eu l'imprudence d'abandonner le choix de son successeur à la multitude, ils se fondaient sur certaines expressions assez équivoques de Mahomet pour enseigner que celui-ci avait expressément désigné Alî pour lui succéder, et que le califat était héréditaire dans la famille de l'époux de Fatime. Ils considéraient donc comme des usurpateurs, non-seulement les Omaiyades, mais encore Abou-Becr, Omar et Othmân, et ils élevaient en même temps leur calife au rang d'un Dieu, car ils croyaient qu'il ne péchait jamais, qu'il ne participait à aucune des faiblesses et des imperfections de l'humanité. De cette déification du calife, la secte qui dominait à cette époque et qui avait été fondée par Caisân[198], affranchi d'Alî, arriva, par une conséquence logique, à la triste doctrine que la foi, la religion et la vertu consistent uniquement dans la soumission passive et l'obéissance illimitée aux ordres de l'homme-Dieu[199]; bizarre et monstrueuse pensée, antipathique au caractère arabe, mais éclose dans le cerveau des anciens sectateurs de Zoroastre qui, accoutumés à voir, dans leurs rois et leurs prêtres, les descendants des dieux, des génies célestes, des divinités, transportaient aux chefs de la nouvelle religion la vénération qu'ils accordaient précédemment à leurs souverains[200]. Car les Chiites étaient une secte essentiellement persane; ils se recrutaient de préférence parmi les affranchis[201], c'est-à-dire parmi les Persans. De là vient aussi que cette secte donnait à ses croyances l'aspect formidable d'une guerre aveugle et furieuse contre la société: haïssant la nation dominante et lui enviant ses richesses, ces Persans demandaient leur part des biens d'ici-bas[202]. Leurs chefs, toutefois, étaient ordinairement des Arabes, qui exploitaient à leur profit la crédulité et le fanatisme de ces sectaires. A cette époque ils se laissaient guider par Mokhtâr, esprit à la fois audacieux et souple, violent et fourbe, héros et scélérat, tigre dans la colère et renard dans la réflexion. Tour à tour non-conformiste, orthodoxe—Zobairite, comme on disait alors—et Chiite, il avait passé par tous les partis, depuis celui qui représentait la démocratie jusqu'à celui qui prêchait l'absolutisme; et pour justifier ces variations continuelles, bien propres à inspirer des doutes sur sa sincérité et sa bonne foi, il s'était créé un Dieu à son image; un Dieu essentiellement variable, qui sait, qui veut, qui ordonne le lendemain le contraire de ce qu'il avait su, voulu et ordonné la veille. Cette bizarre doctrine avait pour lui encore un autre avantage: comme il se piquait de pouvoir prédire l'avenir, elle mettait ses pressentiments et ses visions à l'abri de la critique; car si l'événement ne les justifiait pas: «Dieu a changé d'avis,» disait-il[203]. Et pourtant, malgré les apparences contraires, nul n'était moins inconséquent, moins variable que lui. S'il changeait, il ne changeait que de moyens. Toutes ses actions avaient un seul mobile: une ambition effrénée; tous ses efforts tendaient vers un seul but: le pouvoir et la domination. Il méprisait tout ce que les autres craignaient ou vénéraient. Son esprit orgueilleux planait avec une dédaigneuse indifférence sur tous les systèmes politiques et toutes les croyances religieuses, qu'il considérait comme autant de leurres faits pour tromper la multitude, comme autant de préjugés dont un homme habile doit savoir se servir pour arriver à ses fins. Mais, quoi qu'il jouât tous les rôles avec une incomparable adresse, celui de chef des Chiites convenait le plus à son génie. Nulle autre secte n'était aussi simple et crédule, nulle autre n'avait ce caractère d'obéissance passive, qui plaisait à son humeur impérieuse.

Par un hardi coup de main il enleva Coufa à Ibn-Zobair; puis il fit marcher ses troupes au-devant de l'armée syrienne, envoyée contre lui par le calife Abdalmélic, qui venait de succéder à son père Merwân. Pour se soulever, les habitants de Coufa, qui ne subissaient qu'en frémissant d'indignation et de colère le joug de l'imposteur et des Persans, leurs esclaves comme ils disaient[204], n'avaient attendu que ce moment; mais Mokhtâr sut gagner du temps en les leurrant de protestations et de promesses, et il en profita pour envoyer à son général Ibrâhîm l'ordre de revenir au plus vite. Au moment où ils s'y attendaient le moins, les rebelles virent Ibrâhîm et ses Chiites se ruer sur eux, l'épée au poing. Quand la révolte eut été noyée dans le sang, Mokhtâr fit arrêter et décapiter deux cent cinquante personnes dont la plupart avaient combattu contre Hosain à Kerbelâ. La mort de Hosain lui servit de prétexte; son mobile, c'était d'ôter aux Arabes l'envie de recommencer. Et ils se gardèrent bien de le faire: pour échapper au despotisme de la hache, ils émigrèrent en foule.