Ensuite, ordonnant à ses troupes de marcher de nouveau contre l'armée syrienne, Mokhtâr ne négligea rien pour stimuler leur enthousiasme et leur fanatisme. Au moment du départ, il leur montra un vieux siége, qu'il avait acheté d'un charpentier au prix modique de deux pièces d'argent, mais qu'il avait fait couvrir de soie et qu'il faisait passer pour le trône d'Alî. «Ce trône, dit-il à ses soldats, sera pour vous ce que l'arche d'alliance était pour les enfants d'Israël. Placez-le dans la mêlée, là où elle sera la plus sanglante, et sachez le défendre[205].» Puis il ajouta: «Si vous remportez la victoire, ce sera parce que Dieu vous aura aidés; mais ne vous laissez point décourager dans le cas où vous éprouveriez un échec, car il m'a été révélé qu'alors Dieu enverra à votre secours des anges, que vous verrez voler près des nuages sous la forme de pigeons blancs.» Or, il faut savoir que Mokhtâr avait donné à ses plus intimes affidés des pigeons élevés dans les colombiers de Coufa, avec l'ordre de les lâcher si une issue fâcheuse était à craindre[206]. Ces oiseaux viendraient donc annoncer à Mokhtâr que le moment d'aviser à sa propre sûreté était venu, et exciteraient en même temps les crédules soldats à employer tous leurs efforts pour changer la défaite en victoire.

La bataille eut lieu sur les bords du Khâzir, non loin de Mosoul (août 686). Les Chiites eurent d'abord le dessous. Alors on lâcha les pigeons. La vue de ces oiseaux releva leur courage, et tandis que, dans leur exaltation fanatique, ils se précipitaient sur l'ennemi avec une rage effrénée en criant: «Les anges, les anges!» un autre cri se fit entendre dans l'aile gauche de l'armée syrienne. Elle était entièrement composée de Caisites; Omair, l'ancien lieutenant de Zofar, la commandait. La nuit précédente il avait eu une entrevue avec le général des Chiites. Renversant maintenant sa bannière il cria: «Vengeance, vengeance pour la Prairie!» Dès lors les Caisites demeurèrent spectateurs immobiles, mais non indifférents, du combat, et, à l'entrée de la nuit, l'armée syrienne, après avoir perdu son général en chef Obaidallâh, était en pleine déroute[207].

Pendant que Mokhtâr s'enivrait encore de son triomphe, les émigrés de Coufa suppliaient Moçab, frère d'Ibn-Zobair et gouverneur de Baçra, d'aller attaquer l'imposteur, l'assurant qu'il n'aurait qu'à se montrer pour que tous les hommes sensés de Coufa se déclarassent pour lui. Cédant à leurs prières, Moçab rappela Mohallab à Baçra, marcha avec lui contre les Chiites, remporta sur eux deux victoires, et assiégea Mokhtâr qui s'était jeté dans la citadelle de Coufa. Ce dernier, voyant la ruine de son parti inévitable, était décidé à n'y point survivre. «Précipitons-nous sur les assiégeants, dit-il à ses soldats. Mieux vaut mourir en braves, que de périr ici de faim, ou de nous y laisser égorger comme des agneaux.» Mais il avait perdu son prestige: de six ou sept mille hommes, vingt seulement répondirent à son appel. Ils vendirent chèrement leur vie. Quant aux autres, leur lâcheté ne leur profita point. C'étaient, disaient les émigrés, des bandits, des assassins, et l'impitoyable Moçab les livra tous au bourreau (687). Mais il ne jouit pas longtemps de ses succès. Sans le vouloir, il avait rendu au rival de son frère un éclatant service, puisqu'il l'avait débarrassé des Chiites, ses ennemis les plus redoutables; et Abdalmélic, n'ayant désormais rien à craindre de ce côté-là, faisait les plus grands préparatifs pour attaquer les Zobairites dans l'Irâc. Pour ne pas laisser d'ennemi derrière lui, il commença par assiéger Carkîsiâ, où Zofar jouait un rôle fort étrange. Tantôt il prétendait combattre pour Ibn-Zobair, tantôt il fournissait des vivres aux Chiites et leur proposait de marcher avec eux contre les Syriens[208]. Tous les ennemis des Omaiyades, quelque différentes que fussent leurs prétentions, étaient pour lui des alliés, des amis. Assiégé par Abdalmélic qui, sur les remontrances des Kelbites, tenait prudemment ses soldats caisites hors de combat, Zofar défendit son repaire avec une opiniâtreté extrême; une fois même, ses soldats firent une sortie si vigoureuse, qu'ils pénétrèrent jusqu'à la tente du calife; et comme celui-ci était pressé d'en finir pour pouvoir marcher contre Moçab, il entama une négociation, qu'il rompit quand la destruction de quatre tours lui eut rendu l'espoir de prendre la ville de vive force, et qu'il renoua quand l'assaut eut été repoussé. Au prix de quelque argent qui serait distribué entre les soldats du calife, Zofar obtint les conditions les plus honorables: l'amnistie pour ses frères d'armes, pour lui-même le gouvernement de Carkîsiâ[209]. Pour contenter sa fierté, il stipula en outre qu'il ne serait forcé de prêter serment au calife omaiyade qu'après la mort d'Ibn-Zobair. Enfin, pour sceller leur réconciliation, ils convinrent entre eux que Maslama, fils du calife, épouserait une fille de Zofar. La paix conclue, Zofar se rendit auprès d'Abdalmélic, qui le reçut avec de grands égards et le fit asseoir à côté de lui sur son trône[210]. C'était un spectacle touchant que de voir ces hommes, si longtemps ennemis, se donner toutes les assurances d'une amitié fraternelle. Apparence trompeuse! Afin que l'amitié d'Abdalmélic pour Zofar fît place à une haine ardente, il suffit de lui rappeler un seul vers. Un noble Yéménite, Ibn-Dhî-'l-calâ, entra dans la tente, et voyant la place d'honneur qu'occupait Zofar, il se mit à verser des larmes. Le calife lui demanda la cause de son émotion. «Commandeur des croyants, dit-il, comment ne répandrais-je pas des pleurs amers, quand j'aperçois cet homme naguère révolté contre vous, dont le sabre dégoutte encore du sang de ma famille, victime de sa fidélité à vous servir, quand je vois, dis-je, ce meurtrier des miens assis avec vous sur ce trône au pied duquel je suis placé?—Si je l'ai fait asseoir à mes côtés, répondit le calife, ce n'est pas que je veuille l'élever au-dessus de toi; c'est seulement parce que son langage est le mien et que sa conversation m'intéresse.»

Le poète Akhtal qui, dans ce moment, était à boire dans une autre tente, fut informé de l'accueil que Zofar recevait du calife. Il haïssait, il abhorrait le brigand de Carkîsiâ, qui souvent avait été sur le point d'exterminer toute sa tribu, celle de Taghlib. «Je vais, dit-il, frapper un coup que n'a pu porter Ibn-Dhî-'l-calâ.» Il se présenta aussitôt chez le calife, et, après l'avoir quelques instants regardé fixement, il déclama ces vers:

La liqueur qui remplit ma coupe a le brillant éclat de l'œil vif et animé du coq. Elle exalte l'esprit du buveur. Celui qui en boit trois rasades sans mélange d'eau sent naître en lui le désir de répandre des bienfaits. Il marche en se balançant mollement comme une charmante fille de Coraich, et laisse flotter au gré des vents les pans de sa robe.

—A quel propos viens-tu me réciter ces vers? lui dit le calife. Tu as sans doute quelque idée en tête.

—Il est vrai, commandeur des croyants, reprit Akhtal, bien des idées viennent m'assaillir en effet lorsque je vois assis auprès de vous sur votre trône cet homme qui disait hier: «Sans doute l'herbe repoussera sur la terre fraîchement remuée qui couvre les ossements de nos frères; mais jamais nous ne les oublierons, et toujours nous aurons pour nos ennemis une haine implacable.»

A ces mots, Abdalmélic bondit comme s'il eût été piqué d'une guêpe. Furieux, haletant de colère, les yeux étincelants d'une haine farouche, il donna un violent coup de pied dans la poitrine de Zofar et le renversa de dessus le trône.... Zofar avoua depuis qu'il ne s'était jamais cru aussi près de sa dernière heure qu'à ce moment-là[211].

Le temps d'une réconciliation sincère n'était pas encore venu, et les Caisites ne tardèrent pas à donner aux Omaiyades une nouvelle preuve de leur haine invétérée. Zofar avait renforcé l'armée d'Abdalmélic, quand elle alla combattre Moçab, par une division de Caisites, commandée par son fils Hodhail; mais aussitôt que les deux armées furent en présence, ces Caisites passèrent à l'ennemi avec armes et bagages[212]. Cette défection n'eut pas, toutefois, les suites fâcheuses qu'avait eues celle d'Omair. La fortune, au contraire, souriait à Abdalmélic. Légers et mobiles, les Irâcains avaient déjà oublié leurs griefs contre les Omaiyades; toujours peu disposés à combattre pour qui que ce fût, et n'ayant, à plus forte raison, nulle envie de se faire tuer pour un prétendant qu'ils méprisaient, ils avaient prêté une oreille avide aux émissaires d'Abdalmélic, qui parcouraient l'Irâc en prodiguant l'or et les plus séduisantes promesses. Moçab était donc entouré de généraux qui s'étaient déjà vendus aux Omaiyades et qui, la bataille engagée, ne tardèrent pas à lui montrer leurs véritables sentiments. «Je ne veux pas, lui répondit l'un quand il lui ordonna de charger, je ne veux pas que ma tribu périsse en combattant pour une cause qui ne la touche en rien.»—«Eh quoi! vous m'ordonnez de marcher vers l'ennemi? lui dit un autre en le regardant d'un air insolent et railleur; aucun de mes soldats ne me suivrait, et si j'allais seul à la charge, je me rendrais ridicule[213].» Pour un homme fier et brave comme Moçab l'était, il n'y avait qu'un parti à prendre. S'adressant à son fils Isâ: «Pars, lui dit-il; va annoncer à ton oncle que les perfides Irâcains m'ont trahi, et dis adieu à ton père qui n'a plus que peu d'instants à vivre.—Non, mon père, lui répondit le jeune homme, jamais les Coraichites ne me reprocheront que je vous ai abandonné à l'heure du péril.» Le père et le fils se jetèrent au plus fort de la mêlée, et bientôt après on présenta leurs têtes à Abdalmélic (690).

Tout l'Irâc prêta serment à l'Omaiyade. Mohallab qui, la veille encore, ignorant la mort de Moçab déjà connue des non-conformistes, avait déclaré, dans une conférence avec les chefs de ces sectaires, que Moçab était son seigneur dans ce monde et dans l'autre, qu'il était prêt à mourir pour lui et que c'était le devoir de tout bon musulman de combattre Abdalmélic, ce fils d'un maudit, Mohallab imita l'exemple de ses compatriotes aussitôt qu'il eut reçu le diplôme par lequel le calife omaiyade le confirmait dans toutes ses charges et dignités. Voilà de quelle manière les Irâcains, même les meilleurs, comprenaient l'honneur et la loyauté! «Décidez vous-mêmes maintenant si l'erreur est de votre côté ou du nôtre, s'écrièrent les non-conformistes dans leur juste indignation, et ayez au moins la bonne foi d'avouer qu'esclaves des biens de ce bas monde, vous servez et encensez chaque pouvoir pourvu qu'il vous paie, frères de Satan que vous êtes[214]