—Impossible! Vos oncles maternels sont trop lâches et trop couards pour oser se mesurer avec les miens!
Mais le lendemain matin Bichr acquit la certitude que son frère avait dit la vérité. Halhala, Saîd et un troisième chef des Fazâra étant arrivés à Damas sans manteaux, nu-pieds et la robe déchirée, vinrent se jeter à ses genoux, le suppliant de leur accorder sa protection et de prendre leur cause en main. Il le leur promit, et, s'étant rendu auprès de son frère le calife, il lui parla avec tant de chaleur en faveur de ses protégés, qu'Abdalmélic, malgré sa haine des Caisites, promit de retenir la réparation pécuniaire due aux Fazâra sur la solde des Kelbites. Mais cette décision, quoique conforme à la loi, ne satisfit point les Fazâra. Ce n'était pas de l'argent qu'ils voulaient, c'était du sang. Quand ils eurent refusé l'accommodement qu'on leur proposait: «Eh bien, dit le calife, le trésor public vous paiera immédiatement la moitié de la somme qui vous est due, et si dans la suite vous me restez fidèles, ce dont je doute fort, je vous paierai aussi l'autre moitié.» Irrités de ce soupçon injurieux, d'autant plus peut-être qu'ils ne pouvaient prétendre qu'il manquât de fondement, résolus d'ailleurs à exiger la peine du talion, les Fazârites étaient sur le point de refuser encore; mais Zofar les prit à part et leur conseilla d'accepter l'argent qu'on leur offrait, afin qu'ils pussent l'employer à acheter des chevaux et des armes. Approuvant cette idée, ils consentirent à recevoir l'argent, et, ayant acheté quantité d'armes et de chevaux, ils reprirent la route du Désert.
Quand ils furent de retour dans leur camp, ils convoquèrent le conseil de la tribu. Dans cette assemblée, Halhala prononça quelques paroles chaleureuses pour exciter ses contribules à se venger des Kelbites. Ses fils l'appuyèrent; mais il y en avait parmi les membres du conseil qui, moins aveuglés par la haine, jugeaient une telle expédition périlleuse et téméraire. «Votre propre maison, dit l'un des opposants à Halhala, est trop affaiblie en ce moment pour pouvoir prendre part à la lutte. Les Kelbites, ces hyènes, ont tué la plupart de vos guerriers et vous ont enlevé toutes vos richesses. Je suis sûr que, dans ces circonstances, vous ne nous accompagneriez pas.—Fils de mon frère, lui répondit Halhala, je partirai avec les autres, car j'ai la rage dans le cœur.... Ils m'ont tué mon fils, mon Borda que j'aimais tant,» ajouta-t-il d'une voix sourde, et ce douloureux souvenir l'ayant jeté dans un de ces accès de rage qui lui étaient habituels depuis la mort de son fils, il se mit à pousser des cris aigus et perçants, qui ressemblaient plutôt aux rugissements d'une bête fauve privée de ses petits, qu'aux sons de la voix humaine. «Qui a vu Borda? criait-il. Où est-il? Rendez-le-moi, c'est mon fils, mon fils bien-aimé, l'espoir et l'orgueil de ma race!»... Puis, il se mit à énumérer un à un et lentement les noms de tous ceux qui avaient péri sous le glaive des Kelbites, et à chaque nom qu'il prononçait, il criait: «Où est-il?... Où est-il?... Vengeance! vengeance!»
Tous, ceux même qui, un instant auparavant, s'étaient montrés les plus calmes et les plus opposés au projet, se laissèrent fasciner et entraîner par cette éloquence rude et sauvage; et, une expédition contre les Kelb ayant été résolue, on se mit en marche vers Banât-Cain, où il y avait un camp kelbite. A la fin de la nuit, les Fazâra fondirent à l'improviste sur leurs ennemis, en criant: «Vengeance à Borda, vengeance à Djad, vengeance à nos frères!» Les représailles furent atroces comme les violences qui les avaient provoquées. Un seul Kelbite échappa, grâce à l'incomparable rapidité de sa course; tous les autres furent massacrés, et les Fazâra examinèrent avec soin leurs corps, afin de voir si quelque Kelbite respirait encore, d'insulter à son agonie et de l'achever.
Dès qu'il eut reçu la nouvelle de cette razzia, le prince Bichr prit sa revanche. En présence du calife, il dit à son frère Abdalazîz:
—Eh bien, savez-vous déjà comment mes oncles maternels ont traité les vôtres?
—Quoi! s'écria Abdalazîz, ont-ils fait une razzia après que la paix a été conclue et que le calife les a indemnisés?
Le calife, fort irrité de ce qu'il venait d'apprendre, mais attendant encore, pour prendre une décision, qu'il eût reçu des nouvelles plus précises, leur imposa silence d'un ton qui ne souffrait pas de réplique. Bientôt après, un Kelbite, sans manteau, sans chaussure, et qui avait déchiré sa robe, arriva auprès d'Abdalazîz, qui l'introduisit aussitôt chez le calife en disant: «Souffrirez-vous, commandeur des croyants, que l'on outrage ceux que vous avez pris sous votre protection, que l'on méprise vos ordres, que l'on tire de vous de l'argent pour l'employer contre vous, et que l'on égorge vos sujets?» Le Kelbite raconta alors ce qui était arrivé. Exaspéré et furieux, le calife ne songea même pas à un accommodement. Décidé à faire éprouver aux Caisites tout le poids de son ressentiment et de sa haine invétérée, il envoya sur-le-champ à Haddjâdj, alors gouverneur de toute l'Arabie, l'ordre de passer au fil de l'épée tous les Fazârites adultes.
Quoique cette tribu fût alliée à la sienne, Haddjâdj n'hésita point à obéir. Il était fort attaché à sa race, mais en même temps il était dévoré d'ambition. Il avait deviné de suite que lui et son parti n'avaient qu'une attitude à prendre, qu'un chemin à suivre. La bonne et saine logique dont il était doué lui avait appris que l'opposition ne mènerait à rien; qu'il fallait tâcher de regagner la faveur du calife, et que, pour y parvenir, il fallait se soumettre sans restriction et sans arrière-pensée à tous ses ordres, lors même qu'il commanderait la destruction du sanctuaire le plus vénéré ou le supplice d'un proche parent. Mais le cœur lui saignait. «Quand j'aurai exterminé les Fazâra, dit-il au moment où il se mit en marche avec ses troupes, mon nom sera flétri et abhorré comme celui du Caisite le plus dénaturé qu'aura porté la terre.» L'ordre qu'il avait reçu était d'ailleurs bien difficile à exécuter. Les Ghatafân, alliés des Fazâra, avaient juré de les secourir, et, qui plus est, le même serment avait été prêté par toutes les tribus caisites. Le premier acte d'hostilité serait donc le signal d'une cruelle guerre civile, dont l'issue était impossible à prévoir. Haddjâdj ne savait que faire, lorsque l'arrivée de Halhala et de Saîd vint le tirer d'embarras. Ces deux chefs, satisfaits d'avoir assouvi leur vengeance à Banât-Cain et tremblant à l'idée de voir s'allumer une guerre qui pourrait avoir pour leur tribu les suites les plus funestes, se sacrifièrent, avec un noble dévoûment, pour détourner de leurs contribules les maux dont ils étaient menacés; car chez eux l'amour de la tribu avait autant de force et de persistance que la haine des Kelbites. Plaçant amicalement leurs mains dans celle de Haddjâdj: «Pourquoi, lui dirent-ils, pourquoi en voulez-vous aux Fazâra? Nous deux, nous sommes les vrais coupables.» Joyeux de ce dénoûment inattendu, le gouverneur les retint prisonniers et écrivit sur-le-champ au calife pour lui dire qu'il n'avait pas osé s'engager dans une guerre contre toutes les tribus caisites, et pour le conjurer de se contenter des deux chefs qui s'étaient remis spontanément entre ses mains. Le calife approuva entièrement sa conduite et lui enjoignit d'envoyer les deux prisonniers à Damas.
Quand ceux-ci furent introduits dans la grande salle où se tenait le souverain entouré des Kelbites, les gardes leur ordonnèrent de le saluer. Au lieu d'obéir, Halhala se mit à réciter, d'une voix forte et retentissante, ces vers empruntés à un poème qu'il avait composé jadis: