L'armée entra en campagne, et Mohallab, quoique privé de ses meilleurs officiers et de ses plus braves soldats, réussit néanmoins à repousser les non-conformistes de l'Euphrate d'abord, puis de l'Ahwâz, puis de Râm-Hormoz; mais alors la brillante série de ses victoires fut soudainement interrompue par la nouvelle de la mort de Bichr. Ce que cet esprit brouillon n'avait pu faire vivant, sa mort le fit. Elle causa dans l'armée un désordre effroyable. Jugeant dans leur égoïsme que la guerre ne regardait que les Arabes de Baçra, les soldats de Coufa se révoltèrent contre leur général Ibn-Mikhnaf, et désertèrent en masse pour retourner à leurs foyers. La plupart des soldats de Baçra imitèrent leur exemple. Jamais, dans cette guerre si longue et si opiniâtre, le danger n'avait été plus imminent. L'Irâc était en proie à l'anarchie la plus complète; il n'y avait pas la moindre ombre d'autorité et de discipline. Le lieutenant de Bichr à Coufa avait fait menacer les déserteurs de la mort s'ils ne retournaient pas à leur poste: pour toute réponse ils rentrèrent dans leur ville, et il ne fut point question de les punir[236]. Bientôt les non-conformistes écraseraient la poignée de braves restés fidèles aux drapeaux de Mohallab, franchiraient toutes les anciennes barrières, et inonderaient l'Irâc. Ils avaient fait mourir d'inanition, après les avoir enfermés, chargés de fers, dans un souterrain, les malheureux tombés entre leurs mains lors de la déroute d'Abdalazîz[237], et qui sait s'ils ne préparaient pas un sort semblable à tous les païens de la province?

Tout allait dépendre du nouveau gouverneur. Si le choix du calife était mauvais, comme tous ses choix l'avaient été jusque-là, l'Irâc était perdu.

Abdalmélic nomma Haddjâdj.

Celui-ci, qui se trouvait alors à Médine, n'eut pas plus tôt reçu sa nomination qu'il partit pour Coufa, accompagné de douze personnes seulement (décembre 694). Quand il y fut arrivé, il alla directement à la mosquée, où le peuple, déjà averti de sa venue, était rassemblé. Il y entra le sabre au côté, l'arc à la main, la tête à demi cachée par la large mousseline de son turban, monta dans la chaire, et promena longtemps son regard faible et incertain (car il avait la vue courte[238]) sur l'auditoire, sans proférer une parole. Prenant ce silence prolongé pour de la timidité, les Irâcains s'en indignèrent, et comme ils étaient, sinon braves en action, du moins fort insolents en paroles, surtout quand il s'agissait d'insulter un gouverneur, ils se disaient déjà: «Que Dieu confonde les Omaiyades, puisqu'ils ont confié le gouvernement de notre province à un tel imbécile!»—déjà même l'un des plus hardis s'offrait pour lui jeter une pierre à la tête, lorsque Haddjâdj rompit tout à coup le silence qu'il avait si obstinément gardé jusque-là. Hardi novateur, en éloquence comme en politique, il ne débuta point par les formules ordinaires en l'honneur de Dieu et du Prophète. Soulevant le turban qui lui couvrait la figure, il se mit à réciter ce vers d'un ancien poète:

Je suis le soleil levant. Chaque obstacle, je le brise. Pour que l'on me connaisse, il suffit que je me dévoile.

Puis il continua d'une voix lente et solennelle:

—Je vois bien des têtes mûres pour être moissonnées... et le moissonneur, ce sera moi... Entre les turbans et les barbes qui couvrent les poitrines, je vois du sang... du sang...

Ensuite, s'animant peu à peu:

—Par Dieu, Irâcains, dit-il, je ne me laisse pas chasser, moi, par des regards menaçants. Je ne ressemble pas à ces chameaux que l'on fait galoper ventre à terre en les effrayant par le bruit d'une outre vide et desséchée. De même que l'on examine la bouche d'un cheval pour connaître son âge et savoir s'il est propre au travail, on a examiné la mienne et l'on a trouvé que j'avais mes dents de sagesse.

—Le commandeur des croyants a tiré ses flèches de son carquois;—il les a étalées devant lui;—il les a examinées une à une, attentivement, soigneusement. Quand il les eut éprouvées toutes, il a jugé que la plus dure et la plus difficile à briser, c'était moi. Voilà pourquoi il m'a envoyé vers vous.... Depuis bien longtemps vous marchez dans la voie de l'anarchie et de la révolte; mais je le jure! je ferai de vous ce que l'on fait de ces buissons épineux dont on veut se servir comme de bois de chauffage, et que l'on entoure d'une corde pour les couper ensuite[239];—je vous rouerai de coups de même que les bergers assomment les chameaux qui se sont attardés dans le pâturage quand les autres sont déjà rentrés. Et sachez-le bien: ce que je dis, je le fais;—les projets que j'ai formés, je les accomplis;—une fois que j'ai tracé sur le cuir la forme d'une sandale, je coupe hardiment.