—Le commandeur des croyants m'a ordonné de vous payer votre solde et de vous diriger vers le théâtre de la guerre, où vous combattrez sous les ordres de Mohallab. Je vous donne trois jours pour faire vos préparatifs, et je jure par tout ce qu'il y a de plus sacré que, ce terme expiré, je couperai la tête à tous ceux qui ne seront pas partis....

—Et maintenant, jeune homme, lis-leur la lettre du commandeur des croyants.

La personne interpellée lit ces mots: «De la part d'Abdalmélic, le commandeur des croyants, à tous les musulmans de Coufa; salut à vous!»

Il était d'usage que le peuple répondît à cette formule par les mots: «et salut au commandeur des croyants.» Mais cette fois l'auditoire garda un morne silence. Bien qu'on sentît instinctivement qu'on avait trouvé un maître dans cet orateur à la parole brusque et saccadée, mais colorée et nerveuse, on ne voulait pas encore en convenir avec soi-même.

«Arrête!» dit alors Haddjâdj au lecteur. Puis, s'adressant de nouveau au peuple: «Comment donc, s'écria-t-il, le commandeur des croyants vous salue et vous ne lui répondez rien? Par Dieu, je saurai vous donner une leçon de politesse.... Recommence, jeune homme.»

En prononçant ces simples paroles, Haddjâdj avait mis dans son geste, dans les traits de son visage, dans le son de sa voix, une expression si menaçante et si terrible, que, quand le lecteur prononça de nouveau les paroles salut à vous, toute l'assemblée s'écria d'une seule voix: «Et salut au commandeur des croyants[240]

Mêmes moyens, même succès à Baçra. Plusieurs habitants de cette ville, informés de ce qui s'était passé à Coufa, n'avaient pas même attendu l'arrivée du nouveau gouverneur pour aller rejoindre l'armée de Mohallab[241], et ce général, agréablement surpris du zèle bien insolite des Irâcains, s'écria dans l'élan de sa joie: «Dieu soit loué! A la fin un homme est arrivé dans l'Irâc[242].» Mais aussi, malheur à celui qui osait montrer quelque hésitation ou la plus légère velléité de résistance, car Haddjâdj comptait la vie d'un homme pour fort peu de chose. Deux ou trois personnes en firent l'épreuve à leurs dépens[243].

Cependant, si Haddjâdj croyait avoir gagné la partie, il se trompait. Un peu revenus de leur première frayeur, les Irâcains rougirent de s'être laissé intimider et étourdir comme des enfants par le maître d'école, et au moment où Haddjâdj conduisait une division de troupes vers Mohallab, une querelle au sujet de la paye devint le signal d'une émeute qui prit bientôt le formidable aspect d'une révolte. Le mot de ralliement était la nécessité de la déposition du gouverneur; les rebelles jurèrent d'exiger d'Abdalmélic son rappel, en menaçant que si celui-ci s'y refusait, ils le destitueraient eux-mêmes. Abandonné de tout le monde, à l'exception de ses parents, de ses amis intimes et des serviteurs de sa maison, Haddjâdj vit les rebelles piller sa tente et enlever ses femmes; s'ils n'avaient été retenus par la crainte du calife, ils l'auraient tué. Pourtant il ne faiblit pas un instant. Repoussant avec indignation les conseils de ses amis qui voulaient qu'il entrât en pourparlers avec les rebelles: «Je ne le ferai que quand ils m'auront livré leurs chefs,» dit-il fièrement et comme s'il eût été le maître de la situation. Selon toute probabilité, il aurait payé de sa vie son opiniâtreté inflexible, si, en ce moment critique, les Caisites l'eussent abandonné à son sort; mais ils avaient déjà reconnu en lui leur espoir, leur soutien, leur chef; ils avaient compris qu'en suivant la ligne de conduite qu'il leur traçait, ils se relèveraient de leur abaissement et reviendraient au pouvoir. Trois chefs caisites, parmi lesquels on distinguait le brave Cotaiba ibn-Moslim, volèrent à son secours; un contribule de Mohallab et un chef témîmite mécontent des rebelles imitèrent leur exemple, et dès que Haddjâdj vit six mille hommes réunis autour de sa personne, il força les révoltés à accepter la bataille. Un instant il fut sur le point de la perdre; mais étant parvenu à rallier ses troupes et le chef des révoltés ayant été tué par une flèche, il remporta la victoire, qu'il rendit complète et décisive par sa clémence envers les vaincus: il défendit de les poursuivre, leur accorda l'amnistie, et se contenta d'envoyer les têtes de dix-neuf chefs rebelles, tués dans le combat, au camp de Mohallab, afin qu'elles servissent d'avertissement à ceux qui sentiraient naître dans leur cœur le désir de se révolter[244].

Pour la première fois, les Caisites, ordinairement fauteurs de toutes les rébellions, avaient soutenu le pouvoir, et, une fois engagés dans cette voie, ils y marchèrent résolument; ils savaient que c'était le seul moyen pour se réhabiliter dans l'esprit du calife.

Après avoir rétabli l'ordre, Haddjâdj n'eut plus qu'une seule pensée: celle d'exciter, de stimuler Mohallab, qu'il suspectait de prolonger la guerre dans son intérêt personnel. Mêlant dans son impétuosité naturelle les mauvaises mesures aux bonnes, il lui écrivit lettre sur lettre, lui reprocha durement ce qu'il appelait sa lenteur, son inaction, sa lâcheté, menaça de le faire mettre à mort ou tout au moins de le destituer[245], et envoya coup sur coup des commissaires au camp[246]. Appartenant à la race du gouverneur et possédés de la rage de donner des conseils, surtout quand on ne leur en demandait pas, ces commissaires jetaient parfois le désordre dans l'armée[247], et fuyaient dans la bataille[248]. Mais le but fut atteint. Deux années ne s'étaient pas encore passées depuis que Haddjâdj avait été nommé au gouvernement de l'Irâc, que les non-conformistes mettaient bas les armes (vers la fin de l'année 696).