Nommé vice-roi de toutes les provinces orientales, en récompense de ses fidèles et utiles services, Haddjâdj eut encore mainte révolte à réprimer; mais il les réprima toutes; et à mesure qu'il affermissait la couronne sur la tête de son souverain, il relevait sa race de l'état d'abaissement où elle était tombée, et tâchait de la réconcilier avec le calife. Il y réussit sans trop de difficulté. Forcé de s'appuyer soit sur les Kelbites, soit sur les Caisites, le choix du calife ne pouvait être douteux. Les rois ont d'ordinaire peu de goût pour ceux qui, ayant contribué à leur élévation, peuvent prétendre à leur reconnaissance. Les services qu'ils avaient rendus avaient inspiré aux Kelbites une fierté qui devenait importune; à tout propos ils rappelaient au calife que, sans eux, ni lui ni son père ne seraient montés sur le trône; ils le regardaient comme leur obligé, c'est-à-dire comme leur créature et leur propriété. Les Caisites au contraire, voulant lui faire oublier à tout prix qu'ils avaient été les ennemis de son père et les siens, briguaient ses faveurs à genoux et obéissaient aveuglément à toutes ses paroles, à tous ses gestes. Ils l'emportèrent, ils supplantèrent leurs rivaux[249].

Les Kelbites disgraciés jetèrent les hauts cris. Le pouvoir du calife était trop solidement assis à cette époque pour qu'ils pussent se révolter contre lui; mais leurs poètes lui reprochaient amèrement son ingratitude et ne lui épargnaient pas les menaces. Voici ce que disait Djauwâs, le père de Sad que nous verrons plus tard périr en Espagne, victime de la haine des Caisites:

Abdalmélic! Tu ne nous as point récompensés, nous qui avons combattu vaillamment pour toi, et qui t'avons procuré la jouissance des biens de ce monde. Te rappelles-tu ce qui s'est passé à Djâbia dans le Djaulân? Si Ibn-Bahdal n'avait pas assisté à l'assemblée qui s'y est tenue, tu vivrais ignoré et personne de ta famille ne réciterait dans la mosquée la prière publique. Et pourtant, après que tu as obtenu le pouvoir suprême et que tu t'es trouvé sans compétiteur, tu nous as tourné le dos et peu s'en faut que tu ne nous traites en ennemis. Ne dirait-on pas que tu ignores que le temps peut amener d'étranges révolutions?

Dans un autre poème il disait:

La famille d'Omaiya nous a fait teindre nos lances dans le sang de ses ennemis, et maintenant elle ne veut pas que nous participions à sa fortune! Famille d'Omaiya! Des escadrons innombrables, composés de fiers guerriers qui poussaient un cri de guerre qui n'était point le vôtre, nous les avons combattus avec nos lances et nos épées, et nous avons écarté le danger qui vous menaçait. Dieu peut-être nous récompensera de nos services et de ce qu'avec nos armes nous avons affermi ce trône, mais bien certainement la famille d'Omaiya ne nous récompensera pas. Etrangers, vous veniez du Hidjâz, d'un pays que le Désert sépare complétement du nôtre, et la Syrie ne connaissait nul d'entre vous[250]. En même temps les Caisites marchaient contre vous; la haine étincelait dans leurs yeux et leur bannière flottait dans les airs....

Un autre poète kelbite, l'un de ceux qui auparavant avaient chanté la victoire de la Prairie, adressa ces vers aux Omaiyades:

Dans un temps où vous n'aviez point de trône, nous avons précipité de celui de Damas ceux qui avaient osé s'y asseoir, et nous vous l'avons donné. Dans mainte bataille nous vous avons donné des preuves de notre dévoûment, et dans celle de la Prairie vous n'avez dû la victoire qu'à notre puissant secours. Ne payez donc pas d'ingratitude nos bons et loyaux services; auparavant vous étiez bons pour nous: gardez-vous de devenir pour nous des tyrans. Même avant Merwân, lorsque les yeux d'un émir omaiyade étaient couverts de soucis comme d'un voile épais, nous avons déchiré ce voile, de sorte qu'il a vu la lumière; quand il était déjà sur le point de succomber et qu'il grinçait les dents, nous l'avons sauvé[251], et tout joyeux il s'écriait alors: Dieu est grand! Quand le Caisite fait le vantard, rappelez-lui alors la bravoure qu'il a montrée dans le champ de Dhahhâc, à l'est de Djaubar[252]. Là aucun Caisite ne s'est comporté en homme de cœur: tous, montés sur leurs alezans, cherchaient leur salut dans la fuite[253]!

Plaintes, murmures, menaces, rien ne servit aux Kelbites. Le temps de leur grandeur était passé, et passé pour toujours. Il est vrai que la politique de la cour pouvait changer, que plus tard elle changea en effet, et que les Kelbites continuèrent à jouer un rôle important, surtout en Afrique et en Espagne; mais jamais ils ne redevinrent ce qu'ils avaient été sous Merwân, la plus puissante parmi les tribus yéménites. Ce rang appartint désormais aux Azd; la famille de Mohallab avait supplanté celle d'Ibn-Bahdal. En même temps la lutte, sans rien perdre de sa vivacité, prit des proportions plus vastes: dorénavant les Caisites eurent tous les Yéménites pour ennemis.

Le règne de Walîd qui, dans l'année 705, succéda à son père Abdalmélic, mit le comble à la puissance des Caisites. «Mon fils, avait dit Abdalmélic sur son lit de mort, aie toujours le plus profond respect pour Haddjâdj; c'est à lui que tu dois le trône, il est ton épée, il est ton bras droit, et tu as plus besoin de lui qu'il n'a besoin de toi[254].» Walîd n'oublia jamais cette recommandation. «Mon père, disait-il, avait coutume de dire: Haddjâdj, c'est la peau de mon front; mais moi je dis: Haddjâdj, c'est la peau de mon visage[255].» Cette parole résume tout son règne, d'ailleurs plus fertile qu'aucun autre en conquêtes, en gloire militaire, car ce fut alors que le Caisite Cotaiba planta les bannières musulmanes sur les murailles de Samarcand, que Mohammed ibn-Câsim, cousin de Haddjâdj, conquit l'Inde jusqu'au pied de l'Himalaya, et qu'à l'autre extrémité de l'empire, les Yéménites, après avoir achevé la conquête du nord de l'Afrique, annexèrent l'Espagne au vaste Etat qu'avait fondé le Prophète de la Mecque. Mais pour les Yéménites, ce fut un temps désastreux, et principalement pour les deux hommes les plus marquants, mais non les plus respectables, de ce parti: Yézîd, fils de Mohallab, et Mousâ, fils de Noçair. Pour son malheur, Yézîd, chef de sa maison depuis la mort de son père, avait fourni des prétextes fort plausibles à la haine de Haddjâdj. Comme tous les membres de sa famille, la plus libérale de toutes sous le règne des Omaiyades, de même que les Barmécides l'ont été sous les Abbâsides[256], il semait l'argent sur ses pas, et, voulant être heureux, et que tout le monde le fût avec lui, il gaspillait la fortune dans les plaisirs, dans l'amour des arts et dans les imprudentes largesses de sa munificence tout aristocratique. Une fois, dit-on, se trouvant en route pour faire le pèlerinage de la Mecque, il donna mille pièces d'argent à un barbier qui venait de le raser. Stupéfait d'avoir reçu une récompense si considérable, le barbier s'écria dans sa joie: «Je m'en vais de ce pas racheter ma mère d'esclavage.» Touché de son amour filial, Yézîd lui donna encore mille pièces. «Je me condamne à répudier ma femme, reprit aussitôt le barbier, si de ma vie je rase une autre personne.» Et Yézîd lui donna encore deux mille pièces[257]. On raconte de lui une foule de traits semblables, qui montrent tous qu'entre ses doigts prodigues l'or s'écoulait comme l'onde; mais comme il n'y a point de fortune, si énorme qu'elle soit, qui tienne contre une prodigalité poussée jusqu'à la folie, Yézîd s'était vu forcé, pour échapper à la ruine, d'usurper sur la part du calife. Condamné par Haddjâdj à restituer six millions au trésor, et ne pouvant payer que la moitié de cette somme, il fut jeté dans un cachot et cruellement torturé. Au bout de quatre ans[258], il réussit à s'évader avec deux de ses frères qui partageaient sa captivité, et pendant que Haddjâdj, croyant qu'ils étaient allés mettre le Khorâsân en révolution, envoyait des courriers à Cotaiba pour lui enjoindre de se tenir sur ses gardes et d'étouffer la révolte dans son germe, ils parcouraient, guidés par un Kelbite[259], le désert de Samâwa, afin d'aller implorer la protection de Solaimân, frère du calife, héritier du trône en vertu des dispositions prises par Abdalmélic, et chef du parti yéménite. Solaimân jura que tant qu'il vivrait, les fils de Mohallab n'auraient rien à craindre, s'offrit pour payer au trésor les trois millions que Yézîd n'avait pu acquitter, demanda la grâce de ce dernier et ne l'obtint qu'à grand'peine et par une espèce de coup de théâtre. Depuis lors, Yézîd resta dans le palais de son protecteur, attendant le moment où son parti reviendrait au pouvoir; et quand on lui demandait pourquoi il n'achetait point de maison: «Qu'en ferais-je? répondait-il; j'en aurai bientôt une que je ne quitterai plus: un palais de gouverneur si Solaimân devient calife, une prison s'il ne le devient pas[260]

L'autre Yéménite, le conquérant de l'Espagne, n'était pas, comme Yézîd, d'une lignée illustre. C'était un affranchi, et s'il appartenait à la faction alors en disgrâce, c'est que son patron, le prince Abdalazîz, frère du calife Abdalmélic et gouverneur de l'Egypte, était chaudement attaché, comme on l'a vu, à la cause des Kelbites, parce que sa mère était de cette tribu. Déjà sous le règne d'Abdalmélic, lorsqu'il était encore percepteur des contributions à Baçra, Mousâ se rendit coupable de malversation. Le calife s'en aperçut et donna l'ordre à Haddjâdj de l'arrêter. Averti à temps, Mousâ se sauva en Egypte, où il implora la protection de son patron. Celui-ci le prit sous sa sauvegarde, et se rendit à la cour afin d'arranger l'affaire. Le calife ayant exigé cent mille pièces d'or pour son indemnité, Abdalazîz paya la moitié de cette somme, et, dans la suite, il nomma Mousâ au gouvernement de l'Afrique, car à cette époque le gouverneur de cette province était nommé par le gouverneur de l'Egypte[261]. Après avoir conquis l'Espagne, Mousâ, gorgé de richesses, au comble de la gloire et de la puissance, continua d'usurper sur la part du calife avec la même hardiesse qu'auparavant. Il est vrai que tout le monde alors dans les finances faisait des affaires; le tort de Mousâ fut d'en faire plus qu'un autre, et de ne pas appartenir au parti dominant. Depuis quelque temps Walîd avait l'œil sur ses procédés; il lui ordonna donc de venir en Syrie rendre compte de sa gestion. Aussi longtemps qu'il le put, Mousâ éluda cet ordre; mais, forcé enfin d'y obéir, il quitta l'Espagne, et, arrivé à la cour, il essaya de désarmer la colère du calife en lui offrant des présents magnifiques. Ce fut en vain. Les haines, depuis longtemps accumulées, de ses compagnons, de Târic, de Moghîth et d'autres, débordèrent; ils l'accablaient d'accusations qui ne furent que trop bien accueillies, et le gouverneur infidèle fut chassé honteusement, séance tenante, de la salle d'audience. Le calife ne songea à rien moins qu'à le condamner à la mort; mais, quelques personnes de considération, que Mousâ avait gagnées à force d'argent, ayant demandé et obtenu qu'il eût la vie sauve, il se contenta de lui imposer une amende fort considérable[262].