Peu de temps après, Walîd rendit le dernier soupir, laissant le trône à son frère Solaimân. La chute des Caisites fut immédiate et terrible. Haddjâdj n'était plus. «Allâh, accorde-moi de mourir avant le commandeur des croyants, et ne me donne point pour souverain un prince qui sera sans pitié pour moi[263];» telle avait été sa prière et Dieu l'avait exaucée; mais ses clients, ses créatures, ses amis avaient encore tous les postes: ils furent destitués sur-le-champ et remplacés par des Yéménites. Yézîd ibn-abî-Moslim, affranchi et secrétaire de Haddjâdj, perdit le gouvernement de l'Irâc et fut jeté dans un cachot, d'où il ne sortit que cinq ans plus tard, lors de l'avénement du calife caisite Yézîd II, pour devenir aussitôt gouverneur de l'Afrique[264], tant les revirements de fortune étaient rapides alors. Plus malheureux que lui, l'intrépide Cotaiba fut décapité, et l'illustre conquérant de l'Inde, Mohammed ibn-Câsim, cousin de Haddjâdj, expira dans les tortures, tandis que Yézîd, fils de Mohallab, qui, sous le règne précédent, avait été sur le point de subir le même sort, jouissait, comme favori de Solaimân, d'un pouvoir illimité.

Mousâ seul ne profita point du triomphe du parti auquel il appartenait. C'est que, dans le vain espoir de se concilier la faveur de Walîd, il avait gravement offensé Solaimân. Au moment où Mousâ arriva en Syrie, Walîd était déjà si dangereusement malade qu'on pouvait croire sa mort prochaine, et Solaimân, qui convoitait lui-même les riches présents que Mousâ ne manquerait pas d'offrir à Walîd, avait fait inviter le gouverneur à ralentir sa marche de manière qu'il n'arrivât à Damas que quand son frère serait mort et qu'il serait monté lui-même sur le trône. Mousâ n'ayant pas consenti à cette demande, et les fils de Walîd ayant hérité par conséquent des cadeaux qu'il avait faits à leur père, Solaimân lui gardait rancune[265]; il ne lui remit donc point l'amende à laquelle il avait été condamné, et que d'ailleurs il pouvait acquitter facilement avec l'aide de ses nombreux clients d'Espagne[266] et des membres de la tribu de Lakhm, à laquelle appartenait son épouse[267]. Solaimân ne poussa pas plus loin sa vengeance. Il y a bien, sur le sort de Mousâ, une traînée de légendes, les unes plus touchantes que les autres, mais elles ont été inventées par des romanciers à une époque où l'on avait complétement oublié quelle était la position des partis au VIIIe siècle, et où l'on ne se souvenait plus que Mousâ jouissait, comme l'atteste un auteur aussi ancien que digne de confiance[268], de la protection et de l'amitié de Yézîd, fils de Mohallab, le favori tout-puissant de Solaimân. Aucun motif, même spécieux, ne peut autoriser ces indignes rumeurs, qui ne se fondent sur aucune autorité respectable et qui se trouvent en opposition directe avec le récit circonstancié d'un auteur contemporain[269].

Par une exception unique dans l'histoire des Omaiyades, le successeur de Solaimân, Omar II, n'était pas un homme de parti: c'était un respectable pontife, un saint homme qui avait en horreur les cris de la discorde et de la haine, qui remerciait Dieu de ne pas l'avoir fait vivre à l'époque où les saints de l'islamisme, où Alî, Aïcha et Moâwia se combattaient, et qui ne voulait pas même entendre parler de ces luttes funestes. Uniquement préoccupé des intérêts religieux et de la propagation de la foi, il rappelle cet excellent et vénérable pontife qui disait aux Florentins: «Ne soyez ni gibelins ni guelfes, ne soyez que chrétiens et concitoyens!» Pas plus que Grégoire X, Omar II ne réussit à réaliser son rêve généreux. Yézîd II, qui lui succéda et qui avait épousé une nièce de Haddjâdj, fut Caisite. Puis Hichâm monta sur le trône. Il favorisa d'abord les Yéménites, et, ayant remplacé plusieurs gouverneurs que son prédécesseur avait nommés, par des hommes de cette faction[270], il permit à ceux qui remontaient au pouvoir de persécuter cruellement ceux qui venaient de le perdre[271]; mais quand, pour des raisons que nous exposerons plus loin, il se fut déclaré pour l'autre parti, les Caisites prirent leur revanche, surtout en Afrique et en Espagne.

Comme la population arabe de ces deux pays était presque exclusivement yéménite, ils étaient d'ordinaire assez tranquilles quand ils étaient gouvernés par des hommes de cette faction; mais, sous des gouverneurs caisites, ils devenaient le théâtre des violences les plus atroces. C'est ce qui arriva après la mort de Bichr le Kelbite, gouverneur de l'Afrique. Avant de rendre le dernier soupir, ce Bichr avait confié le gouvernement de la province à un de ses contribules, qui se flattait, à ce qu'il semble, que le calife Hichâm le nommerait définitivement gouverneur. Son espoir fut trompé: Hichâm nomma le Caisite Obaida, de la tribu de Solaim. Le Kelbite en fut informé; mais il se croyait assez puissant pour pouvoir se soutenir les armes à la main.

C'était un vendredi matin du mois de juin ou de juillet de l'année 728. Le Kelbite venait de s'habiller et était sur le point de se rendre à la mosquée pour y présider à la prière publique, lorsque tout à coup ses amis se précipitent dans sa chambre, en criant: «L'émir Obaida vient d'entrer dans la ville!» Atterré du coup, le Kelbite, d'abord plongé dans une stupeur muette, ne recouvre la parole que pour s'écrier: «Dieu seul est puissant! L'heure du jugement dernier arrivera aussi inopinément!» Ses jambes refusent de le porter; glacé d'effroi, il tombe à terre.

Obaida avait compris que, pour faire reconnaître son autorité, il lui fallait surprendre la capitale. Heureusement pour lui, Cairawân n'avait point de murailles, et, marchant avec ses Caisites par des chemins détournés et dans le plus profond silence, il y était entré à l'improviste, tandis que les habitants de la ville le croyaient encore en Egypte ou en Syrie.

Maître de la capitale, il sévit contre les Kelbites avec une cruauté sans égale. Après les avoir fait jeter dans des cachots, il les mit à la torture, et, afin de contenter la cupidité de son souverain, il leur extorqua des sommes inouïes[272].

Vint le tour de l'Espagne, pays dont le gouverneur était nommé alors par celui de l'Afrique, mais qui jusque-là n'avait obéi qu'une seule fois à un Caisite. Après avoir échoué dans ses premières tentatives, Obaida y envoya, dans le mois d'avril de l'année 729, le Caisite Haitham, de la tribu de Kilâb[273], en menaçant les Arabes d'Espagne des châtiments les plus rigoureux au cas où ils oseraient s'opposer aux ordres de leur nouveau gouverneur. Les Yéménites murmuraient, peut-être même conspiraient-ils contre le Caisite; celui-ci le croyait du moins, et, agissant sur les instructions secrètes d'Obaida, il fit jeter en prison les chefs de ce parti, leur arracha par d'horribles tortures l'aveu d'un complot, et leur fit couper la tête. Parmi ses victimes se trouvait un Kelbite qui, à cause de son origine illustre, de ses richesses et de son éloquence, jouissait d'une haute considération; c'était Sad, fils de ce Djauwâs[274] qui, dans ses vers, avait si énergiquement reproché au calife Abdalmélic son ingratitude envers les Kelbites, dont la bravoure dans la bataille de la Prairie avait décidé du sort de l'empire et procuré le trône à Merwân. Le supplice de Sad fit frémir les Kelbites d'indignation, et quelques-uns d'entre eux, tels qu'Abrach, le secrétaire de Hichâm[275], qui n'avaient pas perdu toute influence à la cour, l'employèrent si bien que le calife consentit à envoyer en Espagne un certain Mohammed, avec l'ordre de punir Haitham et de donner le gouvernement de la province au Yéménite Abdérame al-Ghâfikî qui jouissait d'une grande popularité. Arrivé à Cordoue, Mohammed n'y trouva pas Abdérame, qui s'était caché pour se dérober aux poursuites du tyran; mais, ayant fait arrêter Haitham, il lui fit donner des coups de courroie et raser la tête, ce qui était alors l'équivalent de la peine de la flétrissure; puis, l'ayant fait charger de fers et placer sur un âne, la tête en arrière et les mains liées sur le dos, il ordonna de le promener par la capitale. Quand cet arrêt eut été exécuté, il le fit passer en Afrique, afin que le gouverneur de cette province prononçât sur son sort. Mais on ne pouvait attendre d'Obaida qu'il punirait à son tour celui qui n'avait agi que sur les ordres qu'il lui avait donnés lui-même. De son côté, le calife croyait avoir donné aux Kelbites une satisfaction suffisante, bien qu'ils poussassent plus loin leurs exigences, la mort de Sad ne pouvant être expiée, d'après les idées arabes, que par celle de son meurtrier. Hichâm envoya donc à Obaida un ordre tellement ambigu, que celui-ci put l'interpréter à l'avantage de Haitham[276]. Ce fut pour les Kelbites un grand désappointement; mais ils ne se laissèrent pas décourager, et un de leurs chefs les plus illustres, Abou-'l-Khattâr, qui avait été l'ami intime de Sad, et qui, dans la prison où l'avait jeté Obaida, avait amassé contre ce tyran, et contre les Caisites en général, des trésors de haine, composa ce poème destiné à être remis au calife:

Vous permettez aux Caisites de verser notre sang, fils de Merwân; mais si vous persistez à refuser de nous faire justice, nous en appellerons au jugement de Dieu, qui sera plus équitable pour nous. On dirait que vous avez oublié la bataille de la Prairie et que vous ignorez qui vous a procuré la victoire alors; pourtant, c'était nos poitrines qui vous servaient de boucliers contre les lances ennemies, et vous n'aviez alors que nous pour cavaliers et pour fantassins. Mais depuis que vous avez obtenu le but de vos désirs, et que, grâce à nous, vous nagez dans les délices, vous affectez de ne pas nous apercevoir; voilà comment, depuis aussi longtemps que nous vous connaissons, vous en agissez constamment avec nous. Mais aussi, gardez-vous de vous livrer à une sécurité trompeuse quand la guerre se rallumera et que vous sentirez le pied vous glisser sur votre échelle de corde; il se peut qu'alors les cordes que vous croyiez solidement tordues, se détordent.... Cela s'est vu maintes fois....

Ce fut le Kelbite Abrach, secrétaire de Hichâm, qui se chargea de lui réciter ces vers; et la menace d'une guerre civile eut tant d'effet sur le calife, qu'il prononça à l'instant même la destitution d'Obaida, en s'écriant avec une colère feinte ou vraie: «Que Dieu maudisse ce fils d'une chrétienne, qui ne s'est point conformé à mes ordres[277]