Cette scène scandaleuse durait encore, lorsqu'un événement que Thalaba et les exaltés de son parti ne semblent pas avoir prévu, vint y mettre un terme.
Des hommes modérés et sensés des deux partis, affligés des maux causés par la guerre civile, indignés des horribles excès commis de part et d'autre, et craignant que les chrétiens du nord ne profitassent de la discorde des musulmans pour étendre les limites de leur domination, étaient entrés en relations avec le gouverneur d'Afrique, Handhala le Kelbite, pour le prier de leur envoyer un gouverneur qui fût en état de rétablir l'ordre et la tranquillité. Handhala avait donc envoyé en Espagne le Kelbite Abou-'l-Khattâr, qui arriva avec ses soldats à Moçâra au moment même où l'on y vendait des Arabes pour des boucs et des chiens. Il montra ses ordres, et comme il était un noble de Damas, les Syriens ne refusèrent pas de le reconnaître. Les Arabes d'Espagne le saluèrent comme leur sauveur, car son premier soin fut de rendre la liberté aux dix mille captifs que l'on vendait au rabais.
Par de sages mesures, le nouveau gouverneur rétablit la tranquillité. Il accorda l'amnistie à Omaiya et à Catan, les deux fils d'Abdalmélic, et à tous ceux qui avaient embrassé leur parti, à l'exception de l'ambitieux Abdérame ibn-Habîb, qui réussit toutefois à gagner la côte et à passer en Afrique, où l'attendait une brillante destinée; il éloigna de l'Espagne une douzaine des chefs les plus turbulents, parmi lesquels se trouvait Thalaba, en leur disant que, perturbateurs du repos de la Péninsule, ils employeraient mieux leur bouillant courage en combattant contre les Berbers en Afrique; enfin, comme il importait avant tout de délivrer la capitale de la présence des Syriens qui l'encombraient, il leur donna en fief des terres du domaine public, en enjoignant aux serfs qui les cultivaient de céder dorénavant aux Syriens la troisième partie des récoltes qu'ils avaient cédée jusqu'alors à l'Etat. La division d'Egypte fut établie dans les districts d'Ocsonoba, de Béja et de Todmîr (Murcie); celle d'Emèse, dans les districts de Niébla et de Séville; celle de Palestine, dans les districts de Sidona et d'Algéziras; celle du Jourdain, dans le district de Regio (Malaga); celle de Damas, dans le district d'Elvira (Grenade), et enfin celle de Kinnesrîn, dans le district de Jaën[315].
C'est ici que finit le rôle important mais malheureux, que les fils des Défenseurs de Mahomet ont joué dans l'histoire musulmane. Instruits par tant de revers et de catastrophes, ils semblent avoir compris enfin que leurs ambitieuses espérances ne pouvaient se réaliser. Abandonnant la scène publique à d'autres partis, ils s'effacèrent pour vivre retirés dans leurs domaines, et quand à de longs intervalles on voit encore surgir le nom d'un chef médinois dans les annales arabes, on le voit agir pour des intérêts purement personnels ou servir la cause d'un parti autre que le sien. Quoique nombreux et riches, ils n'eurent presque aucune influence sur le sort du pays. Parmi les descendants du gouverneur Abdalmélic, les uns, les Beni-'l-Djad, étaient d'opulents propriétaires à Séville, les autres, les Beni-Câsim, possédaient de vastes domaines près d'Alpuente[316], dans la province de Valence, où un village (Benicasim) porte encore leur nom; mais ni l'une ni l'autre branche ne sont sorties de leur obscurité relative. Il est vrai que, dans le XIe siècle, les Beni-Câsim ont été les chefs indépendants d'un petit Etat, qui, du reste, ne s'étendait pas, à ce qu'il semble, au delà des limites de leurs terres; mais c'était à une époque où, le califat de Cordoue s'étant écroulé, tout homme qui avait du bien au soleil tranchait du souverain. Il est vrai encore que, deux siècles plus tard, les Beni-'l-Ahmar, qui descendaient du Médinois Sad ibn-Obâda[317], l'un des compagnons les plus illustres de Mahomet et qui avait failli être son successeur, montèrent sur le trône de Grenade; mais alors les vieilles prétentions et les vieilles rancunes étaient ensevelies dans un profond oubli; personne ne se souvenait plus de l'existence d'un parti médinois; les Arabes avaient perdu leur caractère national, et, par suite de l'influence berbère, ils s'étaient jetés dans la dévotion. Encore ces Beni-'l-Ahmar ne régnèrent-ils que pour voir les rois de Castille leur enlever une à une toutes leurs forteresses, jusqu'à l'époque où «la croix entra dans Grenade par une porte, pendant que l'Alcoran en sortait par l'autre, et que le Te Deum retentit là où avait retenti l'Allâh acbar,» comme dit la romance espagnole. Image vivante de la destinée des Médinois, cette famille de Sad ibn-Obâda, dont le nom se trouve lié aux plus grands noms de l'histoire de l'Orient et de l'Occident, à ceux de Mahomet et d'Abou-Becr, de Charlemagne et d'Isabelle-la-Catholique, laissa un ineffaçable et glorieux souvenir et fut presque constamment poursuivie par le malheur. Elle commence avec Sad et finit avec Boabdil. Un intervalle de huit siècles et demi sépare ces deux noms, et pourtant ceux qui les ont portés moururent l'un et l'autre dans l'exil, en regrettant leur grandeur passée. Intrépide champion de l'islamisme dans tous les combats que Mahomet avait livrés aux païens, Sad le Parfait allait être élu calife par les Défenseurs, lorsque les Emigrés de la Mecque vinrent réclamer ce droit pour eux-mêmes. Grâce à la trahison de quelques Médinois, grâce surtout à l'arrivée d'une tribu entièrement dévouée aux Emigrés, ceux-ci l'emportèrent au milieu d'un effroyable tumulte, pendant lequel Sad, qui gisait sur un matelas encore souffrant d'une grave maladie, fut cruellement outragé par Omar et faillit être écrasé dans la presse. Jurant que jamais il ne reconnaîtrait Abou-Becr et ne pouvant supporter la vue du triomphe de ses ennemis, il s'exila en Syrie, où il trouva la mort d'une manière mystérieuse. Dans un endroit écarté, dit la tradition populaire, il fut tué par les djins, et ses fils apprirent sa mort par des esclaves qui vinrent leur raconter qu'ils avaient entendu sortir d'un puits une voix qui disait: «Nous avons tué le chef des Khazradj, Sad ibn-Obâda; nous lui avons décoché deux flèches qui n'ont point manqué son cœur[318].» Boabdil aussi, quand il eut perdu sa couronne, alla passer le reste de ses jours sur une terre lointaine et inhospitalière, après avoir jeté, du haut de la roche qui conserve encore le nom poétique de «Dernier Soupir du Maure,» un long regard de poignant adieu sur sa Grenade bien-aimée, qui n'avait pas sa pareille au monde.
[XII][319].
Dans les premiers temps de son gouvernement, Abou-'l-Khattâr traita tous les partis avec une fort louable équité, et, quoiqu'il fût Kelbite, les Caisites eux-mêmes, qui se trouvaient en assez grand nombre parmi les troupes que Baldj avait amenées en Espagne, n'eurent pas à se plaindre de lui. Mais loin de persévérer dans cette modération, bien exceptionnelle chez un Arabe, il retourna bientôt à ses antipathies naturelles. Il avait de vieux comptes à régler avec les Caisites: en Afrique il avait été lui-même la victime de leur tyrannie; en Espagne, son contribule Sad, fils de Djauwâs, avait été massacré par eux, et cet homme lui avait été cher à un tel point qu'il avait coutume de dire: «Je me laisserais volontiers trancher la main, si je pouvais le rappeler à la vie.» Il pouvait du moins le venger, et il ne le fit que trop. Il sévit contre les Caisites qu'il soupçonnait d'être complices de la mort de son ami, si bien qu'il put dire dans un de ses poèmes:
Je voudrais que le fils de Djauwâs pût apprendre avec quel empressement j'ai pris sa cause en main. Pour venger sa mort, j'ai tué quatre-vingt-dix personnes; elles gisent sur le sol comme des troncs de palmiers, déracinés par le torrent.
Tant de supplices devaient nécessairement rallumer la guerre civile. Toutefois les Caisites, moins nombreux en Espagne que les Yéménites, ne se hâtèrent pas de dénouer par la force une situation qui pourtant était devenue intolérable pour eux; la haine amassée dans leurs cœurs ne déborda que lorsque l'honneur de leur chef eut été compromis, et voici à quelle occasion:
Un homme de la tribu maäddite de Kinâna, ayant une dispute avec un Kelbite, vint plaider sa cause devant le tribunal du gouverneur. Le droit était de son côté; cependant le gouverneur, avec sa partialité ordinaire, lui donna tort. Le Kinânite alla se plaindre de ce jugement inique au chef caisite Çomail, de la tribu de Kilâb, qui se rendit aussitôt au palais, où il reprocha au gouverneur sa partialité pour ses contribules, en exigeant qu'il fît justice aux plaintes du Kinânite. Le gouverneur lui répondit aigrement, et quand Çomail eut répliqué sur le même ton, il le fit souffleter et chasser de sa présence. Çomail supporta ces insultes sans se plaindre, avec un calme mépris. Brutalement éconduit, il sortit du palais la coiffure dérangée. Un homme qui se trouvait à la porte lui dit: «Qu'est-il donc arrivé à votre turban, Abou-Djauchan? Il est dans un complet désordre.—Si j'ai des contribules, lui répondit le chef caisite, ils sauront bien l'arranger.»
C'était une déclaration de guerre. Abou-'l-Khattâr s'était fait un ennemi aussi dangereux qu'implacable et qui n'était pas un homme ordinaire, ni dans le bien, ni dans le mal. Une bonne et une mauvaise puissance agissaient, à forces égales, sur l'âme naturellement bonne et généreuse, mais altière, passionnée, violente et vindicative de Çomail. C'était une organisation puissante, mais inculte, mobile, soumise à l'instinct et guidée par le hasard, un mélange bizarre des entraînements les plus opposés. D'une activité persévérante quand ses passions avaient été excitées, il retombait dans la paresse et l'insouciance, qui lui étaient plus naturelles encore, dès que ses fiévreuses agitations s'étaient calmées. Sa générosité, vertu que ses compatriotes appréciaient plus que toute autre, était si grande, si illimitée, qu'afin de ne pas le ruiner, son poète (car chaque chef arabe avait le sien tout comme les chefs des clans écossais) ne lui rendait plus visite que deux fois par an, à l'occasion des deux grandes fêtes religieuses, Çomail ayant fait serment de lui donner tout ce qu'il avait sur lui chaque fois qu'il le verrait. Il n'était pas instruit cependant. Malgré son amour pour les vers, surtout pour ceux qui flattaient sa vanité, et quoiqu'il en composât lui-même de temps à autre, il ne savait pas lire, et les Arabes eux-mêmes le jugeaient en arrière de son siècle[320]; en revanche, il manquait si peu de savoir-vivre que ses ennemis mêmes étaient forcés de reconnaître en lui un modèle de politesse[321]. Par ses mœurs relâchées et par son indifférence religieuse il perpétuait le type des anciens nobles, ces viveurs effrénés qui n'étaient musulmans que de nom. En dépit de la défense du Prophète, il buvait du vin comme un vrai Arabe païen, et presque chaque nuit il était ivre[322]. Le Coran lui était resté à peu près inconnu, et il se souciait peu de connaître ce livre dont les tendances égalitaires blessaient son orgueil d'Arabe. Un jour, dit-on, entendant un maître d'école, occupé à enseigner à lire aux enfants dans le Coran, prononcer ce verset: «Nous alternons les revers et les succès parmi les hommes,» il s'écria: «Non, il faut dire: parmi les Arabes.—Pardonnez-moi, seigneur, répliqua le maître d'école, il y a: parmi les hommes.—C'est ainsi que ce verset se trouve écrit?—Oui, sans doute.—Malheur à nous! en ce cas le pouvoir ne nous appartient plus exclusivement; les manants, les vilains, les esclaves en auront leur part[323]!» Au reste, s'il était mauvais musulman, il chassait de race. Il avait pour aïeul ce Chamir, de Coufa, dont nous avons déjà parlé, ce général de l'armée omaiyade, qui n'avait pas eu un moment d'hésitation, alors qu'il s'agissait de tuer le petit-fils du Prophète, et que tant d'autres, tout sceptiques qu'ils étaient, reculaient devant un tel sacrilége. Et cet aïeul, qui avait apporté au calife Yézîd Ier la tête de Hosain, avait été aussi la cause indirecte de l'arrivée de Çomail en Espagne. Le Chiite Mokhtâr l'avait fait décapiter et avait fait jeter son cadavre aux chiens[324], au temps où, maître de Coufa, il vengea le meurtre de Hosain par d'horribles représailles, et alors Hâtim, le père de Çomail, se dérobant par la fuite à la rage du parti qui triomphait, était allé chercher un asile dans le district de Kinnesrîn. Là il s'était établi avec sa famille, et à l'époque où Hichâm fit lever en Syrie l'armée destinée à aller dompter l'insurrection berbère, Çomail avait été désigné par le sort pour en faire partie. Plus tard il avait passé le Détroit avec Baldj, et les Caisites d'Espagne le regardaient comme leur chef principal.