Etant maintenant de retour dans sa demeure, il y convoqua pour la nuit les Caisites les plus influents. Quand il les vit réunis autour de sa personne, il leur raconta les outrages qu'il avait subis et leur demanda leur avis sur le parti à prendre. «Dites-nous votre plan, répondirent-ils; nous l'approuvons d'avance et nous sommes prêts à l'exécuter.—Par Dieu! reprit alors Çomail, j'ai la ferme intention d'arracher le pouvoir des mains de cet Arabe; mais nous autres Caisites, nous sommes trop faibles dans ce pays pour pouvoir résister seuls aux Yéménites, et je ne veux pas vous exposer aux périls d'une entreprise si téméraire. Sans doute, nous appellerons aux armes tous ceux qui ont eu le dessous dans la bataille de la Prairie, mais nous conclurons aussi une alliance avec les Lakhm et les Djodhâm[325], et nous donnerons l'émirat à un des leurs;—je veux dire qu'en apparence ils auront l'hégémonie, mais que nous l'aurons en réalité. Je vais donc quitter Cordoue pour me rendre auprès des différents chefs et leur faire prendre les armes. Approuvez-vous ce plan?—Nous l'approuvons, lui répondit-on; mais gardez-vous bien d'aller auprès de notre contribule Abou-Atâ, car vous pouvez être sûr qu'il refusera de vous prêter son concours.» Cet Abou-Atâ, qui habitait à Ecija, était le chef des Ghatafân. La grande influence que Çomail exerçait sur les esprits neutralisait la sienne et lui inspirait une violente jalousie; il n'est donc pas surprenant que quand on alla aux avis, les Caisites fussent unanimes pour approuver le conseil qui venait d'être donné. Un seul pourtant parut ne pas partager leur opinion; mais comme il était encore fort jeune et que la modestie lui défendait de donner un avis contraire à celui de ses anciens, il ne manifesta sa désapprobation que par son silence, jusqu'à ce que Çomail l'enhardît en lui demandant pourquoi il ne déclarait pas son opinion comme les autres l'avaient fait. «Je n'ai qu'un mot à dire, lui répondit alors le jeune homme; si vous n'allez pas demander l'appui d'Abou-Atâ, nous sommes perdus; si vous le faites, il fera taire sa jalousie et sa haine pour n'écouter que l'amour qu'il a pour sa race, et vous pouvez être certain qu'il vous secondera vigoureusement.» Après avoir réfléchi un instant: «Je crois que vous avez raison,» dit Çomail, et, sortant de Cordoue avant le lever de l'aube, il se rendit d'abord auprès d'Abou-Atâ. Ainsi que le jeune Ibn-Tofail l'avait prévu, Abou-Atâ promit de le seconder, et il tint sa parole. D'Ecija, Çomail alla à Moron, où demeurait Thoâba, le chef des Djodhâm, qui, lui aussi, avait déjà eu des démêlés avec Yousof. Les deux chefs conclurent une alliance, et Thoâba ayant été proclamé chef de la coalition, les Caisites, les Djodhâm et les Lakhm se réunirent en armes dans le district de Sidona (avril 745).
Abou-'l-Khattâr ne l'eut pas plutôt appris, qu'il marcha à la rencontre des insurgés, accompagné des troupes qu'il avait à Cordoue. Mais pendant la bataille, qui eut lieu sur les bords du Guadalete, on fut à même d'apprécier la sagesse du conseil que Çomail avait donné à ses contribules, alors qu'il les engageait à conclure une alliance avec deux puissantes tribus yéménites et à accorder à l'une de celles-ci le premier rang, l'hégémonie; en quoi il avait suivi un usage observé en Orient, où les tribus qui se sentaient trop faibles pour résister seules à leurs ennemis, s'alliaient ordinairement à des tribus de l'autre race. C'est ainsi que dans le Khorâsân[326] et dans l'Irâc[327], les Yéménites, qui avaient la minorité dans ces deux provinces, se liguaient avec les Rabîa, tribu maäddite, pour pouvoir tenir tête aux autres Maäddites, les Témîm. Ces sortes d'alliances procuraient aux tribus faibles encore un autre avantage que celui de les renforcer: elles désarmaient pour ainsi dire l'ennemi, qui répugnait presque toujours à combattre des tribus de sa race, principalement quand celles-ci avaient l'hégémonie. C'est ce qui arriva aussi dans la bataille du Guadalete. Les Yéménites d'Abou-'l-Khattâr, après avoir combattu mollement les Djodhâm et les Lakhm, avec lesquels ils entretenaient déjà des intelligences, et qui, de leur côté, les épargnaient autant que possible, se laissèrent battre et prirent la fuite. Resté seul avec ses Kelbites sur le champ de bataille, Abou-'l-Khattâr fut bientôt contraint d'imiter leur exemple, après avoir vu tuer plusieurs de ses contribules; mais pendant qu'il fuyait avec trois membres de sa famille, il fut fait prisonnier par les ennemis qui le poursuivaient. Dans l'armée victorieuse il y en avait qui voulaient sa mort; mais l'avis contraire l'emporta. On se contenta donc de le charger de fers, et Thoâba, gouverneur de l'Espagne par le droit du plus fort, établit sa résidence dans la capitale.
Cependant les Kelbites ne se tenaient pas pour vaincus, et un de leur chefs, Abdérame ibn-Noaim, prit la résolution hardie de faire une tentative pour délivrer Abou-'l-Khattâr de sa prison. Accompagné de trente ou quarante cavaliers et de deux cents fantassins, il profita de l'obscurité de la nuit pour entrer dans Cordoue, attaqua à l'improviste les soldats chargés de surveiller Abou-'l-Khattâr, les mit en fuite, et conduisit le ci-devant gouverneur parmi les Kelbites établis dans le voisinage de Béja.
Rendu à la liberté, Abou-'l-Khattâr rassembla quelques Yéménites sous son drapeau, et marcha contre Cordoue, dans l'espoir que cette fois ses soldats montreraient plus de zèle pour sa cause. Thoâba et Çomail allèrent à sa rencontre, et les deux armées ennemies campèrent l'une vis-à-vis de l'autre. La nuit venue, un Maäddite sortit du camp de Thoâba, et, s'approchant de celui d'Abou-'l-Khattâr, il parla ainsi en élevant sa voix autant qu'il put: «Yéménites, pourquoi voulez-vous nous combattre, et pourquoi avez-vous délivré Abou-'l-Khattâr? Est-ce que vous craigniez de nous voir le tuer? L'ayant en notre pouvoir, nous aurions pu faire cela, si nous l'eussions voulu; mais nous lui avons laissé la vie, nous lui avons tout pardonné.... Vous auriez aussi un prétexte plausible pour nous combattre, si nous eussions choisi un émir dans notre propre race; mais nous l'avons choisi dans la vôtre. Réfléchissez donc, nous vous en conjurons, au parti que vous allez prendre. Ce n'est pas la crainte, je vous le jure, qui nous fait parler de la sorte; mais nous voudrions, s'il est possible, empêcher le sang de couler.» Ces paroles, dans lesquelles il est facile de reconnaître l'esprit de Çomail, firent tant d'impression sur les soldats d'Abou-'l-Khattâr, qu'entraînant leur émir, malgré qu'il en eût, ils décampèrent cette nuit même pour rentrer dans leurs foyers, et que, lorsque l'aube commençait à blanchir les cimes qui fermaient l'horizon, ils étaient déjà à plusieurs lieues de distance; tant il est vrai que dans ces guerres civiles les soldats ne se battaient pas pour les intérêts d'un individu, mais pour l'hégémonie.
La mort de Thoâba, qui arriva une année plus tard, livra de nouveau l'Espagne à l'anarchie. Deux chefs, l'un et l'autre Djodhâmites, prétendaient à l'émirat. C'étaient Amr, le fils de Thoâba[328], qui croyait avoir le droit de succéder à son père, et Ibn-Horaith, fils d'une négresse et issu d'une famille depuis longtemps établie en Espagne[329]. Ce dernier avait pour les Syriens une haine si féroce qu'il ne cessait de répéter: «Si le sang de tous les Syriens était rassemblé dans un seul vase, je viderais ce vase jusqu'à la dernière goutte.» Syrien lui-même, Çomail ne pouvait consentir que l'Espagne fût gouvernée par un ennemi si implacable de sa nation; mais il ne voulait pas davantage du fils de Thoâba. Donner le titre de gouverneur, qu'il n'ambitionnait pas parce qu'il croyait les Caisites trop faibles pour le soutenir,—donner ce titre à un prête-nom, à un homme de paille, et gouverner lui-même dans le fait, voilà ce qu'il voulait. Et il avait déjà trouvé un homme qui lui convenait sous tous les rapports: c'était le Fihrite Yousof, qui joignait à une médiocrité inoffensive des titres propres à le recommander aux suffrages des Arabes de quelque race qu'ils fussent. Il était assez vieux pour des gens qui raffolaient de la gérontocratie, car il comptait cinquante-sept ans; de plus, il sortait d'une noble et illustre lignée, car il descendait d'Ocba, le célèbre général qui avait conquis une grande partie de l'Afrique; enfin il était Fihrite, et les Fihrites, c'est-à-dire les Coraichites de la banlieue de la Mecque, étaient regardés comme la plus haute noblesse après les Coraichites purs; on était habitué à les voir à la tête des affaires, on les considérait comme étant au-dessus des partis. A force de faire sonner bien haut tous ces avantages, Çomail réussit à faire accepter son candidat; on contenta Ibn-Horaith en lui donnant la préfecture de Regio, et, dans le mois de janvier 747, les chefs élurent Yousof au gouvernement de l'Espagne.
Dès lors Çomail, dont les passions avaient été contenues jusque-là par la puissance de Thoâba, le contre-poids de la sienne, était seul maître de l'Espagne, et il comptait se servir de Yousof, qu'il maniait comme de la cire, pour assouvir sa soif de vengeance. Convaincu qu'il aurait tous les Maäddites pour lui, il ne reculait plus devant l'idée d'une guerre contre tous les Yéménites. Pour commencer, il viola la promesse qu'il avait faite à Ibn-Horaith: ce Djodhâmite fut destitué de sa préfecture. Ce fut le signal de la guerre. Furieux, Ibn-Horaith fit offrir son alliance à Abou-'l-Khattâr, qui vivait parmi ses contribules, triste et découragé. Les deux chefs eurent une entrevue. Peu s'en fallut qu'elle ne fût infructueuse, Abou-'l-Khattâr réclamant l'émirat pour lui, et Ibn-Horaith y prétendant aussi en alléguant que sa tribu était plus nombreuse en Espagne que celle des Kelb. Les Kelbites eux-mêmes, qui sentaient que pour pouvoir se venger des Caisites, ils avaient besoin de l'appui de toute leur race, forcèrent Abou-'l-Khattâr à céder. Ibn-Horaith fut donc reconnu comme émir, et de toutes parts les Yéménites vinrent se ranger sous ses drapeaux. De leur côté, les Maäddites se réunirent autour de Yousof et de Çomail. Partout des voisins de race différente se disaient adieu d'une manière courtoise et avec la bienveillance de gens parfaitement calmes et courageux; mais en même temps on se promettait des deux parts de mesurer ses forces l'un contre l'autre, dès qu'on serait arrivé sur le champ de bataille. Ni l'une ni l'autre armée n'était nombreuse; restreinte au midi de l'Espagne, la lutte qui allait s'engager serait un duel sur une grande échelle plutôt qu'une guerre; en revanche ceux qui y prirent part étaient les guerriers les plus braves et les plus illustres de leur nation.
La rencontre eut lieu près de Secunda, ancienne ville romaine entourée de murailles, sur la rive gauche du Guadalquivir, vis-à-vis de Cordoue, et qui, comprise plus tard dans l'enceinte de cette capitale, devint un de ses faubourgs[330]. Après la prière du matin, les cavaliers s'attaquèrent comme dans un tournoi; puis, les lances ayant été rompues et le soleil étant déjà haut, on cria de toutes parts qu'il fallait se battre corps à corps. Aussitôt tous quittèrent leurs chevaux, et chacun s'étant choisi un adversaire, on combattit jusqu'à ce que les épées eussent été brisées. Alors chacun se servait de ce qui lui tombait sous la main, celui-ci d'un arc, celui-là d'un carquois; on se jetait du sable aux yeux, on s'assommait l'un l'autre à coups de poing, on s'arrachait les cheveux. Cette lutte acharnée s'étant prolongée jusqu'au soir sans donner aucun résultat, Çomail dit à Yousof: «Que ne faisons-nous venir l'armée que nous avons laissée à Cordoue?—Quelle armée? lui demanda Yousof avec surprise.—Le peuple du marché,» lui répondit Çomail. C'était une idée singulière chez un Arabe, et surtout chez un Arabe de la trempe de Çomail, que de faire intervenir des boulangers, des bouchers, des boutiquiers, des manants et des vilains, comme on disait, dans une lutte de ce genre, et puisque Çomail l'a eue, cette idée, il faut bien supposer qu'il prévit que son parti pourrait succomber d'un instant à l'autre. Quoi qu'il en soit, Yousof approuva comme de coutume le projet de son ami et dépêcha deux personnes à Cordoue pour faire arriver cet étrange renfort. Environ quatre cents bourgeois se mirent en marche, presque sans armes; quelques-uns d'entre eux avaient su se procurer des épées ou des lances, et les bouchers s'étaient munis de leurs couteaux; mais les autres n'avaient que des bâtons. Toutefois, comme les soldats d'Ibn-Horaith étaient déjà à demi morts de fatigue, cette garde nationale improvisée, en arrivant sur le terrain, décida du sort de la bataille, et alors les Maäddites firent un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouvait Abou-'l-Khattâr.
Ce chef savait quel sort l'attendait et ne fit aucune tentative pour y échapper; mais il voulait du moins se donner la satisfaction de le faire partager à son soi-disant allié, à Ibn-Horaith, cet implacable ennemi des Syriens qui l'avait évincé de l'émirat. L'ayant vu qui se cachait sous un moulin, il indiqua aux Maäddites l'endroit où il s'était blotti; puis, le voyant prisonnier et condamné à la mort, il lui dit en faisant allusion à la phrase sanguinaire qu'Ibn-Horaith avait constamment à la bouche: «Fils de la négresse, reste-t-il une goutte dans ton vase?» Tous les deux eurent la tête coupée (747).
Les Maäddites traînèrent les autres prisonniers vers la cathédrale de Cordoue, qui était dédiée à saint Vincent. Là Çomail fut à la fois leur accusateur, leur juge et leur bourreau. Il savait faire prompte et terrible justice: chaque arrêt qu'il prononça et qu'il exécuta fut un arrêt de mort. Déjà il avait fait tomber la tête de soixante-dix personnes, lorsque son allié Abou-Atâ, à qui cette scène hideuse causait un dégoût mortel, voulut y mettre un terme. «Abou-Djauchan, s'écria-t-il en se levant, remettez votre épée dans le fourreau!—Rasseyez-vous, Abou-Atâ, lui répondit Çomail dans son exaltation affreuse; ce jour est un jour glorieux pour vous et pour votre peuple!» Abou-Atâ se rassit, et Çomail continua ses exécutions. Enfin Abou-Atâ n'y tint plus. Glacé d'horreur à l'aspect de ces torrents de sang, à la vue du meurtre de tant de malheureux qui étaient Yéménites, mais Yéménites de la Syrie, il vit dans Çomail l'ennemi de ses compatriotes, le descendant de ces guerriers de l'Irâc, qui, sous Alî, avaient combattu les Syriens de Moâwia dans la bataille de Ciffîn. Se levant pour la seconde fois: «Arabe, s'écria-t-il, si tu prends un si atroce plaisir à égorger les Syriens, mes compatriotes, c'est que tu te souviens de la bataille de Ciffîn. Cesse tes meurtres, ou bien je déclare que la cause de tes victimes est celle des Syriens!» Alors, mais alors seulement, Çomail remit son épée dans le fourreau.
Après la bataille de Secunda, l'autorité de Yousof ne fut plus contestée; mais n'ayant que le titre de gouverneur, au lieu que Çomail gouvernait en réalité, il finit par s'ennuyer de la position subordonnée à laquelle le Caisite le condamnait, et, voulant se débarrasser de lui, il lui offrit une espèce de vice-royauté, le gouvernement du district de Saragosse. Çomail ne refusa pas cette offre; ce qui le décida plus qu'aucune autre considération à l'accepter, ce fut la circonstance que tout ce pays était habité par des Yéménites. Il se promettait de contenter, en les opprimant, la haine qu'il avait pour eux. Mais les choses prirent un cours qu'il n'avait pas prévu. Accompagné de ses clients, de ses esclaves et de deux cents Coraichites, il arriva à Saragosse dans l'année 750, justement à l'époque où l'Espagne commençait à être désolée par une famine qui dura cinq ans; elle fut si grande que le service des postes fut interrompu, presque tous les courriers étant morts de faim[331], et que les Berbers établis dans le Nord émigrèrent en masse pour retourner en Afrique. La vue de tant de misères et de souffrances excita la compassion du gouverneur à un tel point que, par un de ces accès de bonté qui dans son caractère semblaient alterner avec la férocité la plus brutale, il oublia tous ses griefs, toutes ses rancunes, et que, sans faire distinction de l'ami et de l'ennemi, du Maäddite et du Yéménite, il donna de l'or à celui-ci, des esclaves à celui-là, du pain à tout le monde. Dans cet homme si compatissant, si charitable, si généreux envers tous, on ne reconnaissait plus le boucher qui avait fait tomber tant de têtes sur les dalles de l'église Saint-Vincent.