Badr ayant été introduit à son tour, Çomail, sans lui rien promettre, lui fit donner des cadeaux, de même qu'il en avait fait donner aux autres qui étaient venus le secourir. Puis il partit pour Cordoue. En y arrivant, il trouva Yousof occupé à rassembler des troupes destinées à aller châtier les rebelles du district de Saragosse.
Dans le mois de mai de l'année 755, Yousof, à la veille de se mettre en marche, fit venir les deux chefs des clients omaiyades, qu'il considérait comme ses propres clients depuis que leurs patrons avaient perdu le trône[337], et quand ils furent arrivés, il leur dit:
—Allez auprès de nos clients et dites-leur qu'ils viennent nous accompagner.
—C'est impossible, seigneur, lui répondit Obaidallâh. Par suite de tant d'années de disette, ces malheureux n'ont plus la force de marcher. Tous ceux qui pouvaient encore le faire sont allés secourir Çomail, et cette longue marche pendant l'hiver les a excessivement fatigués.
—Voici de quoi rétablir leurs forces, reprit Yousof; remettez-leur ces mille pièces d'or, et qu'ils s'en servent pour acheter du blé.
—Mille pièces d'or pour cinq cents guerriers inscrits sur le registre? C'est bien peu, surtout dans un temps aussi cher que celui-ci.
—Faites comme vous voudrez; je ne vous donnerai pas davantage.
—Eh bien, gardez votre argent; nous ne vous accompagnerons pas.
Cependant, quand ils eurent quitté l'émir, Obaidallâh et son compagnon se ravisèrent. «Il vaut mieux pourtant, se dirent-ils, que nous acceptions cet argent qui pourra nous être utile. Il va sans dire que nos contribules n'accompagneront pas Yousof; ils resteront dans leurs demeures, afin d'être préparés à tout événement; mais nous trouverons bien quelque prétexte pour expliquer leur absence de l'armée; acceptons en tout cas l'argent que Yousof nous offre; nous en donnerons une partie à nos contribules qui, grâce à ce secours, pourront acheter du blé, et nous employerons le reste à faciliter l'exécution de nos projets.» Ils retournèrent donc auprès du gouverneur, et lui dirent qu'ils acceptaient les mille pièces d'or qu'il leur avait offertes. Quand ils les eurent reçues, ils se rendirent dans le district d'Elvira auprès de leurs contribules, et donnèrent à chacun d'eux dix pièces d'argent de la part de Yousof, en disant que cette petite somme était destinée à acheter du blé. Que Yousof leur avait donné beaucoup plus, qu'il avait voulu que les clients l'accompagnassent et que les mille pièces d'or leur servissent de solde, c'est ce qu'ils ne dirent pas. La pièce d'or contenant vingt pièces d'argent, il restait aux deux chefs environ les trois quarts de la somme que Yousof leur avait remise.
Sur ces entrefaites, Yousof était parti de Cordoue avec quelques troupes, et, ayant pris le chemin de Tolède, il avait établi son camp dans le district de Jaën, à l'endroit qui portait alors le nom de Gué de Fath, au nord de Mengibar, où l'on passait le Guadalquivir quand on voulait traverser les défilés de la Sierra Morena, et où se trouve maintenant un bac qui, par les événements qui précédèrent la bataille de Baylen en 1808, a acquis une célébrité européenne. Yousof y attendait les troupes qui marchaient à lui de toutes parts et leur distribuait la solde, lorsque les deux chefs des clients omaiyades, sachant que, pressé d'arriver en face des rebelles de Saragosse, il ne s'arrêterait pas longtemps au Gué de Fath, se présentèrent à lui. «Eh bien, leur dit Yousof, pourquoi nos clients n'arrivent-ils pas?—Rassurez-vous, émir, et que Dieu vous bénisse, lui répondit Obaidallâh; vos clients ne ressemblent pas à certaines personnes que nous connaissons, vous et moi. Pour rien au monde ils ne voudraient que vous combattiez vos ennemis sans eux. C'est ce qu'ils me disaient encore l'autre jour; mais ils me chargeaient en même temps de vous prier de leur accorder un délai. La récolte du printemps promettant d'être bonne, comme vous savez, ils voudraient auparavant prendre soin de leur moisson; mais ils comptent vous rejoindre à Tolède.» N'ayant aucune raison pour soupçonner qu'Obaidallâh le trompait, Yousof crut à ses paroles et lui dit: «Eh bien, retournez donc auprès de vos contribules et faites en sorte qu'ils se mettent en marche le plus tôt possible.»