Bientôt après, Yousof continua sa marche. Obaidallâh et son compagnon firent avec lui une partie de la route; puis ils lui dirent adieu en promettant de le rejoindre bientôt avec les autres clients, et retournèrent vers le Gué de Fath.

En route ils rencontrèrent Çomail et sa garde. Après avoir passé la nuit dans une de ces orgies qui lui étaient habituelles, le chef caisite dormait encore au moment où Yousof se mettait en marche, de sorte qu'il ne partit que beaucoup plus tard. Voyant arriver à lui les deux clients, il s'écria avec surprise: «Comment, vous retournez? Est-ce pour m'apporter quelque nouvelle?—Non, seigneur, lui répondirent-ils; Yousof nous a permis de partir, et nous nous sommes engagés à le joindre à Tolède avec les autres clients; mais si vous le voulez bien, nous vous accompagnerons un bout de chemin.—Je serai ravi de jouir de votre compagnie,» leur dit Çomail. Après qu'ils eurent causé quelque temps de choses indifférentes, Obaidallâh s'approcha de Çomail et lui dit à l'oreille qu'il désirait lui parler en secret. Sur un signe du chef, ses compagnons se tinrent à distance, et Obaidallâh reprit: «Il s'agit de l'affaire du fils de Moâwia, sur laquelle nous vous avons consulté. Son messager n'est pas encore parti.—Je n'ai nullement oublié cette affaire, répliqua Çomail; au contraire, j'y ai réfléchi mûrement, et, comme je vous l'avais promis, je n'en ai parlé à personne, pas même à mes amis les plus intimes. Voici maintenant ma réponse: je crois que la personne en question mérite de régner et d'être appuyée par moi. C'est ce que vous pouvez lui écrire, et qu'Allâh veuille nous prêter son secours! Quant au vieux pelé (c'est ainsi qu'il appelait Yousof), il faut qu'il me laisse faire comme je l'entendrai. Je lui dirai qu'il doit marier sa fille, Omm-Mousâ, à Abdérame, car elle est veuve maintenant[338], et se résigner à ne plus être émir de l'Espagne. S'il fait ce que je lui dis, nous l'en remercierons; sinon, nous lui fendrons sa tête chauve avec nos épées, et il n'aura que ce qu'il mérite.»

Ravis d'avoir reçu une réponse aussi favorable, les deux chefs lui baisèrent la main avec reconnaissance, et, après l'avoir remercié du secours qu'il promettait à leur patron, ils le quittèrent pour retourner au Gué de Fath.

Evidemment Çomail, qui n'avait pas eu le temps de cuver son vin, s'était levé ce matin-là de fort mauvaise humeur contre Yousof; mais tout ce qu'il avait dit aux clients était provenu d'un mouvement primesautier, auquel avait manqué la réflexion. Le fait est qu'avec son indolence habituelle il n'avait pas songé sérieusement à l'affaire d'Abdérame, pour ne pas dire qu'il l'avait complétement oubliée. Ce ne fut qu'après avoir donné tant d'espoir aux deux clients, qu'il commença à considérer le pour et le contre, et alors une seule préoccupation s'empara de son esprit. «Que deviendra la liberté des tribus arabes, se disait-il, si un prince omaiyade règne en Espagne? Le pouvoir monarchique établi, que restera-t-il du pouvoir de nous autres, les chefs des tribus? Non, quelques griefs que j'aie contre Yousof, il faut que les choses restent comme elles sont;» et, ayant appelé un de ses esclaves, il lui ordonna de partir à toute bride et d'aller dire aux deux clients de l'attendre.

Ceux-ci avaient déjà fait une lieue en causant des belles promesses que Çomail leur avait faites, et en se disant que le succès du prétendant était assuré, lorsqu'Obaidallâh entendit crier son nom derrière lui. Il s'arrêta et vit arriver un cavalier. C'était l'esclave de Çomail qui lui dit: «Attendez mon maître; il va venir ici, il a à vous parler.» Etonnés de ce message et de ce que Çomail venait vers eux au lieu de leur ordonner de venir vers lui, les deux clients craignirent un instant qu'il ne voulût les arrêter et les livrer à Yousof; néanmoins ils rebroussèrent chemin et bientôt ils virent arriver Çomail, monté sur l'Etoile, sa mule blanche, qui allait le grand galop. Voyant qu'il arrivait sans soldats, les deux clients reprirent confiance, et quand Çomail fut arrivé auprès d'eux, il leur dit: «Depuis que vous m'avez apporté la lettre du fils de Moâwia et que vous m'avez fait faire connaissance avec son messager, j'ai souvent pensé à cette affaire.» (En disant cela, Çomail ne disait pas la vérité, ou bien sa mémoire le trompait; mais il ne pouvait avouer qu'il avait à peu près oublié une affaire si importante, et il était trop foncièrement Arabe pour qu'un mensonge lui coûtât.) «J'approuvais votre dessein, poursuivit-il, comme je vous le disais tout à l'heure; mais depuis que vous m'avez quitté, j'ai réfléchi de nouveau, et maintenant je suis d'avis que votre Abdérame appartient à une famille tellement puissante que»—ici Çomail employa une phrase fort énergique à coup sûr, mais que nous ne pourrions traduire sans pécher contre la bienséance. «Quant à l'autre, continua-t-il, il est bon enfant au fond, et se laisse mener par nous, sauf de rares exceptions, avec assez de docilité. De plus, nous lui avons de grandes obligations, et il nous siérait mal de l'abandonner. Réfléchissez donc bien à ce que vous allez faire, et si, de retour dans vos demeures, vous persistez dans vos projets, je crois que bientôt vous me verrez arriver auprès de vous, mais ce ne sera pas comme ami. Tenez-vous-le pour dit, car je vous le jure, la première épée qui sortira du fourreau pour combattre votre prétendant, ce sera la mienne. Et maintenant, allez en paix et qu'Allâh vous envoie de sages inspirations, ainsi qu'à votre patron.»

Consternés par ces paroles, qui, d'un seul coup, frustraient toutes leurs espérances, et craignant d'irriter cet homme colère, les clients répondirent humblement: «Dieu vous bénisse, seigneur! Jamais notre opinion ne différera de la vôtre.—A la bonne heure, dit Çomail, adouci et touché par ces paroles respectueuses; mais je vous conseille en ami de ne rien tenter pour changer l'état politique du pays. Tout ce que vous pourrez faire, c'est de tâcher d'assurer à votre patron une position honorable en Espagne, et pourvu qu'il promette de ne pas aspirer à l'émirat, j'ose vous assurer que Yousof l'accueillera avec bienveillance, lui donnera sa fille pour épouse, et avec elle une fortune convenable. Adieu et bon voyage!» Cela dit, il fit faire demi-volte à l'Etoile, et, lui ayant enfoncé les éperons dans les flancs, il lui fit prendre une allure très-décidée.

N'ayant donc plus rien à espérer ni de Çomail ni des Maäddites en général, qui n'agissaient d'ordinaire que d'après les conseils de ce chef, il ne restait aux clients d'autre parti à prendre que de se jeter entre les bras de l'autre nation, celle des Yéménites, et de l'exciter à se venger des Maäddites. Voulant réussir à tout prix dans leurs desseins, ils résolurent aussitôt de le faire, et pendant qu'ils retournaient à leurs demeures, ils s'adressèrent à tous les chefs yéménites sur lesquels ils croyaient pouvoir compter, en les invitant à prendre les armes pour Abdérame. Ils obtinrent un succès qui surpassa leur attente. Les Yéménites, qui se déchiraient les entrailles de colère en songeant à leur défaite de Secunda et en voyant qu'ils étaient condamnés à subir le joug des Maäddites, étaient prêts à se lever au premier signal et à se ranger sous la bannière de chaque prétendant, quel qu'il fût, pourvu qu'ils eussent l'occasion de se venger de leurs ennemis et de les massacrer.

Assurés de l'appui des Yéménites et sachant Yousof et Çomail occupés dans le nord, les clients omaiyades jugèrent le moment favorable pour l'arrivée de leur patron. Ils achetèrent donc un bâtiment, et remirent à Tammâm, qui monterait à bord lui douzième, cinq cents pièces d'or, dont il devait donner une partie au prince, tandis qu'il se servirait du reste pour contenter la cupidité des Berbers, que l'on connaissait assez pour savoir qu'ils ne laisseraient pas partir leur hôte sans l'avoir rançonné. Cet argent était celui que Yousof avait donné aux clients afin qu'ils l'accompagnassent pendant sa campagne contre les rebelles de Saragosse; quand il le leur donna, il était loin de soupçonner qu'il servirait à amener en Espagne un prince qui lui disputerait l'émirat.

[XIV][339].

Depuis des mois Abdérame, qui avait quitté les Nafza et s'était rendu dans le pays des Maghîla, sur les bords de la Méditerranée, menait une existence triste et monotone en attendant avec une anxiété toujours croissante le retour de Badr, dont il n'avait pas reçu de nouvelles. Son sort allait se décider: si ses grands desseins échouaient, toutes ses fumées de bonheur et de gloire se dissiperaient et il se verrait réduit à reprendre sa vie de proscrit et de vagabond, ou bien à se cacher dans quelque coin ignoré de l'Afrique; au lieu que s'il réussissait dans son audacieuse entreprise, l'Espagne lui offrirait un asile sûr, des richesses et toutes les jouissances du pouvoir.