Ballotté ainsi entre la crainte et l'espoir, Abdérame, peu dévot de sa nature, mais fidèle observateur des convenances, s'acquittait un soir de la prière ordonnée par la loi, quand il vit un navire approcher de la côte, et l'un de ceux qui le montaient se jeter dans la mer pour nager vers la grève. Il reconnaît cet homme: c'est Badr qui, dans son impatience de revoir son maître, n'avait pas voulu attendre qu'on eût jeté l'ancre. «Bonnes nouvelles!» cria-t-il au prince d'aussi loin qu'il l'aperçut; puis il lui raconta rapidement ce qui s'était passé, nomma les chefs sur lesquels Abdérame pouvait compter, et les personnes qui se trouvaient dans le bâtiment destiné à le conduire en Espagne. «Vous ne manquerez pas d'argent non plus, ajouta-t-il; on vous apporte cinq cents pièces d'or.» Ravi de joie, Abdérame alla à la rencontre de ses partisans. Le premier qui se présenta à lui fut Abou-Ghâlib Tammâm. Abdérame lui demanda son nom et son prénom, et quand il les eut entendus, il en tira un heureux augure. Il n'y avait pas, en effet, de noms plus propres à inspirer de grandes espérances à celui qui croyait aux présages, et Abdérame y croyait beaucoup; car Tammâm signifie accomplissant, et Ghâlib, victorieux. «Nous accomplirons notre dessein, s'écria le prince, et nous remporterons la victoire!»

A peine eut-on fait connaissance qu'on résolut de partir sans délai. Le prince faisait ses préparatifs, lorsque les Berbers accoururent en foule et menacèrent de s'opposer au départ à moins qu'ils ne reçussent des présents. Cette circonstance ayant été prévue, Tammâm donna de l'argent à chacun d'eux, selon le rang qu'il occupait dans sa tribu. Cela fait, on levait l'ancre, lorsqu'un Berber qui avait été oublié dans la distribution, se jeta dans la mer, et, se cramponnant à une corde du vaisseau, il se mit à crier que lui aussi voulait recevoir quelque chose. Fatigué de l'effronterie de ces gueux, l'un des clients tira son épée et coupa la main au Berber, qui tomba dans l'eau et se noya.

Délivré des Berbers, on pavoisa le bâtiment en l'honneur du prince, et bientôt après on aborda dans le port d'Almuñecar. C'était dans le mois de septembre de l'année 755.

On se figure aisément la joie qu'éprouva Abdérame quand il eut mis le pied sur le sol de l'Espagne, et celle d'Obaidallâh et d'Ibn-Khâlid quand ils embrassèrent leur patron, dont ils avaient attendu l'arrivée à Almuñecar. Après avoir passé quelques jours à al-Fontîn, la villa d'Ibn-Khâlid, située près de Loja, entre Archidona et Elvira[340], le prince alla s'établir dans le château de Torrox, qui appartenait à Obaidallâh et qui était situé un peu plus à l'ouest, entre Iznajar et Loja[341].

Sur ces entrefaites, Yousof, arrivé à Tolède, commençait à s'inquiéter de l'absence prolongée des clients omaiyades. Voulant les attendre, il différait son départ de jour en jour. Çomail qui soupçonnait la véritable cause de leur absence, mais qui, fidèle à sa promesse, gardait le secret sur leurs desseins, s'impatientait du long séjour de l'armée à Tolède. Il voulait en finir au plus vite avec les rebelles de Saragosse, et un jour que Yousof se plaignait de nouveau de ce que les clients tardaient tant à venir, Çomail lui dit dédaigneusement: «Un chef tel que vous ne doit pas s'arrêter si longtemps pour attendre des rien du tout tels que ceux-là. Je crains que l'occasion de trouver nos ennemis inférieurs à nous en nombre et en ressources ne nous échappe, si nous restons encore plus longtemps ici.» Pour le faible Yousof de telles paroles venant de Çomail étaient un ordre. Les troupes se remirent donc en marche. Arrivées en face de l'ennemi, elles n'eurent pas besoin de combattre, car aussitôt que les rebelles virent qu'ils auraient affaire à une armée de beaucoup supérieure en nombre, ils entrèrent en négociation. Yousof leur promit l'amnistie à condition qu'ils lui livreraient leurs trois chefs coraichites, Amir, son fils Wahb, et Hobâb. Les insurgés, pour la plupart Yéménites, hésitèrent d'autant moins à accepter cette condition, qu'ils supposaient que Yousof se montrerait clément envers des individus qui étaient presque ses contribules. Ils lui livrèrent donc leurs chefs, et Yousof convoqua les officiers de son armée afin qu'ils prononçassent sur le sort de ces prisonniers, qu'en attendant il avait fait charger de fers.

Çomail, qui s'était pris contre ces Coraichites d'une de ces haines qui, pour lui, ne finissaient qu'avec la vie de celui qui avait eu le malheur de les exciter, insista vivement pour qu'on leur coupât la tête. Aucun autre Caisite ne partageait son avis; ils jugeaient tous qu'ils n'avaient pas le droit de condamner à la mort des hommes qui, de même qu'eux, appartenaient à la race de Maädd; ils craignaient en outre de s'attirer la haine de la puissante tribu de Coraich et de ses nombreux alliés. Les deux chefs de la branche des Cab ibn-Amir, Ibn-Chihâb et Hoçain, soutenaient cette opinion avec plus de chaleur encore que les autres Caisites. La rage dans le cœur et résolu à se venger promptement de ceux qui avaient osé le contredire, Çomail céda. Yousof laissa donc la vie aux trois Coraichites, mais il les retint prisonniers.

Çomail trouva bientôt l'occasion qu'il cherchait de se débarrasser des deux chefs qui, dans cette circonstance, l'avaient emporté sur lui, et qui auparavant, lorsqu'il était assiégé dans Saragosse, avaient refusé si longtemps de marcher à son secours. Les Basques de Pampelune ayant imité l'exemple que leur avaient donné les Espagnols de la Galice en s'affranchissant de la domination arabe, il proposa à Yousof d'envoyer contre eux une partie de l'armée et de confier le commandement de ces troupes à Ibn-Chihâb et à Hoçain. Il fit cette proposition afin d'éloigner pour le moment ces contradicteurs importuns, et avec le désir secret qu'ils ne revinssent pas de cette expédition à travers un pays difficile et hérissé d'âpres montagnes.

Yousof, cédant comme de coutume à l'ascendant que son ami exerçait sur lui, fit ce que celui-ci désirait, et, après avoir nommé son propre fils Abdérame au gouvernement de la frontière, il reprit la route de Cordoue.

Il faisait halte sur les bords de la Jarama[342], quand un exprès vint lui apporter la nouvelle que les troupes envoyées contre les Basques avaient été complétement battues, qu'Ibn Chihâb avait été tué, et que Hoçain avait reconduit à Saragosse le petit nombre de guerriers qui avaient échappé au désastre. Aucune nouvelle ne pouvait être plus agréable à Çomail, et le lendemain, au point du jour, il dit à Yousof: «Tout va à merveille. Allâh nous a délivrés d'Ibn-Chihâb. Finissons-en maintenant avec les Coraichites; faites-les venir et ordonnez qu'on leur coupe la tête!»

A force de lui redire souvent que cette exécution était absolument nécessaire, Çomail avait fait partager son opinion à l'émir, qui, cette fois encore, acquiesça à la volonté du Caisite.