Par suite de la vanité de Khâlid et du tempérament irascible d'Obaidallâh, la négociation se trouva donc rompue, et Abdérame, qui voyait le hasard favoriser des pensées qu'il n'avait pas osé avouer, était loin de s'en plaindre.
Quand Obaid, dans lequel Obaidallâh respectait le chef d'une noble et puissante famille arabe, fut parti, et que Khâlid eut été jeté dans un cachot, les clients se rappelèrent que les messagers avaient parlé de présents qui se trouvaient à Orch, et ils résolurent de se les approprier; c'était autant de pris sur Yousof, contre lequel la guerre était désormais déclarée. Une trentaine de cavaliers allèrent donc à bride abattue vers Orch; mais Isâ, averti à temps, était parti en toute hâte, emportant avec lui toutes les richesses que les messagers devaient offrir au prince omaiyade, et les cavaliers durent retourner à Torrox sans avoir pu remplir le but de leur mission. Dans la suite Abdérame ne pardonna jamais entièrement à son client la conduite qu'il avait tenue dans cette circonstance, bien que ce client tâchât de lui faire sentir qu'en serviteur fidèle de Yousof, alors son maître, il n'avait pas pu agir autrement qu'il ne l'avait fait.
Quand Obaid, de retour à Cordoue, eut informé Yousof et Çomail de ce qui s'était passé à Torrox, Çomail s'écria: «Je m'attendais à voir échouer cette négociation; je vous l'avais bien dit, émir, vous auriez dû attaquer ce prétendant pendant l'hiver.» Ce plan, bon en lui-même, mais malheureusement impraticable, était devenu pour Çomail une sorte d'idée fixe.
[XV][345].
Pour commencer les hostilités, les deux partis durent attendre la fin de l'hiver qui, cette année-là, fut plus rigoureux qu'il ne l'est d'ordinaire en Andalousie. Abdérame, ou plutôt Obaidallâh, car c'était lui qui dirigeait tout, profita de ce temps d'inaction forcée pour écrire aux chefs arabes et berbers, et les inviter à se déclarer contre Yousof. Les Yéménites répondirent tous qu'au premier signal que donnerait le prince, ils prendraient les armes pour soutenir sa cause. Les Berbers étaient divisés; les uns se déclarèrent pour Yousof, les autres, pour le prétendant. Quant aux chefs caisites, six seulement promirent leur appui à Abdérame. Trois d'entre eux avaient des rancunes personnelles contre Çomail; c'étaient Djâbir, fils de cet Ibn-Chihâb que Çomail avait envoyé dans le pays des Basques afin qu'il y trouvât la mort; Hoçain, le compagnon d'Ibn-Chihâb, dont il avait failli partager la destinée, et Abou-Becr ibn-Hilâl l'Abdite, qui était irrité contre Çomail parce que celui-ci avait un jour frappé son père. Les trois autres appartenaient à la tribu de Thakîf qui, depuis le temps de l'illustre Thakîfite Haddjâdj, était aveuglément dévouée à la cause des Omaiyades.
Les deux nations rivales, chacune renforcée par des Berbers, allaient donc recommencer, mais en plus grand nombre et sur une plus grande échelle, le combat de Secunda, livré dix années auparavant. Les forces des deux partis étaient moins inégales qu'elles ne le paraissaient au premier abord. Le parti omaiyade était supérieur en nombre; mais le prétendant ne pouvait pas trop compter sur le dévoûment des Yéménites, qui au fond ne s'intéressaient pas à sa cause, et qui ne voyaient dans la guerre qu'un moyen de se venger des Maäddites. Le parti de Yousof présentait au contraire une masse aussi homogène que cela était possible parmi des tribus arabes, toujours jalouses les unes des autres. Tous dans ce parti voulaient une seule et même chose: le maintien pur et simple de ce qui existait. Yousof, bon et faible vieillard qui n'entravait en rien leur amour de l'indépendance et de l'anarchie, était précisément l'émir qui convenait aux Maäddites, et quand sa sagacité se trouvait en défaut, ce qui arrivait assez souvent, Çomail qui, bien qu'il eût des ennemis même parmi les Caisites, jouissait cependant de l'estime de la majorité de ses contribules, était toujours là pour le conseiller et le diriger.
Au commencement du printemps, quand on eut appris à Torrox que Yousof faisait ses préparatifs pour marcher contre son compétiteur, on résolut de se porter vers l'ouest, afin de tirer à soi, pendant cette marche, les Yéménites dont on traverserait le pays, et de prendre Yousof à son avantage. Il fallait passer d'abord par la province de Regio, habitée par la division du Jourdain, et dont Archidona était alors la capitale. Le gouverneur de ce district était un Caisite, nommé Djidâr. Obaidallâh lui fit demander s'il laisserait passer le prince et son armée, et Djidâr, soit qu'il eût quelque motif de haine contre Çomail, soit qu'il sentît la nécessité de céder au vœu de la population entièrement yéménite[346] du district qu'il gouvernait, lui fit répondre: «Conduisez le prince à la Moçallâ d'Archidona, le jour de la rupture du jeûne, et vous verrez ce que je ferai.» Dans l'après-midi du jour indiqué, qui, dans cette année 756, tombait le 8 mars, les clients arrivèrent donc avec le prince dans la Moçallâ; c'est ainsi qu'on appelait une grande plaine hors de la ville, où devait être prononcé un sermon, auquel tous les musulmans d'Archidona étaient tenus d'assister. Quand le prédicateur ou khatîb voulut commencer par la formule ordinaire, qui consistait à appeler les bénédictions du ciel sur le gouverneur Yousof, Djidâr se leva et lui dit: «Ne prononcez plus le nom de Yousof, et substituez-y celui d'Abdérame, fils de Moâwia, fils de Hichâm, car il est notre émir, fils de notre émir.» Puis, s'adressant à la foule: «Peuple de Regio, continua-t-il, que pensez-vous de ce que je viens de dire?—Nous pensons comme vous,» s'écria-t-on de toutes parts. Le prédicateur supplia donc l'Eternel d'accorder sa protection à l'émir Abdérame, et la cérémonie religieuse achevée, la population d'Archidona prêta serment de fidélité et d'obéissance au nouveau souverain.
Cependant, malgré cet empressement à le reconnaître, le nombre des chefs de la province qui se réunirent au prétendant avec leurs troupes, ne fut pas très-considérable. Il en fut dédommagé par l'arrivée de quatre cents cavaliers de la peuplade berbère[347] des Beni-al-Khalî, clients du calife Yézîd II, qui habitaient dans le district de Ronda (appelé alors Tâ-Corona)[348] et qui, en apprenant ce qui s'était passé à Archidona, étaient partis en toute hâte pour se joindre à l'armée.
Passant de la province de Regio dans celle de Sidona, habitée par la division de la Palestine, le prince traversa, non sans peine et par des sentiers escarpés qui serpentent dans les flancs de rochers à pic, la sauvage et pittoresque Serrania de Ronda. Arrivé à l'endroit où habitait la tribu maäddite de Kinena, et qui porte encore aujourd'hui le nom de Ximena[349], légère altération de Kinéna, il n'y trouva que des femmes et des enfants, les hommes étant déjà partis pour aller se réunir à l'armée de Yousof. Jugeant qu'il ne fallait pas commencer par des exécutions, il ne les molesta d'aucune manière.
Renforcé par les Yéménites de la province de Sidona, qui se joignirent à lui en grand nombre, le prétendant marcha vers la province de Séville, habitée par la division d'Emèse. Les deux chefs yéménites les plus puissants de cette province, Abou-Çabbâh, de la tribu de Yahcib, et Hayât ibn-Molâmis, de la tribu de Hadhramaut, vinrent à sa rencontre, et vers le milieu de mars, il fit son entrée à Séville, où on lui prêta serment. Bientôt après, quand il eut appris que Yousof s'était mis en marche, en suivant la rive droite du Guadalquivir, pour venir l'attaquer dans Séville, il quitta cette ville avec son armée, et marcha sur Cordoue en suivant la rive opposée du fleuve, dans l'espoir de surprendre la capitale, qu'il trouverait presque dégarnie et où les clients omaiyades et les Yéménites qui y habitaient, lui prêteraient main-forte.