Quand on fut arrivé dans le district de Tocina, à la villa de Colombera[350] selon les uns, à celle qui s'appelait Villanova des Bahrites (aujourd'hui Brenes) selon les autres[351], on fit la remarque que les trois divisions militaires avaient chacune son étendard et que le prince n'en avait point. «Bon Dieu! se dirent alors les chefs, la discorde éclatera parmi nous.» Le chef sévillan Abou-Çabbâh se hâta d'attacher un turban à une lance, et de présenter au prince ce drapeau, qui devint le palladium des Omaiyades.

Pendant qu'Abdérame continuait sa marche vers Cordoue, Yousof, qui avait fait une courte halte à Almodovar, poursuivait la sienne vers Séville, et bientôt les deux armées se trouvèrent l'une vis-à-vis de l'autre, séparées par le Guadalquivir, dont les eaux avaient trop grossi dans cette saison (on était dans le mois de mai) pour qu'on pût le passer à gué. Des deux côtés on s'observait. Yousof, qui avait hâte d'attaquer son compétiteur avant que celui-ci eût reçu de nouveaux renforts, attendait avec impatience le moment où la rivière décroîtrait. De son côté, le prétendant voulait marcher sur Cordoue sans que l'ennemi s'en aperçût. A l'entrée de la nuit, il fit allumer les feux de bivouac, afin de faire croire à Yousof qu'il avait dressé ses tentes; puis, profitant de l'obscurité, il se mit en marche dans le plus profond silence. Malheureusement pour lui, il avait quarante-cinq milles arabes à faire, et à peine en eut-il fait un, que Yousof fut averti de son départ clandestin. Sans perdre un instant, l'émir rebroussa chemin pour aller protéger sa capitale menacée. Ce fut alors une véritable course au clocher; mais Abdérame, voyant que dans cette course Yousof allait gagner le prix, tâcha de le tromper de nouveau en s'arrêtant. Yousof, qui observait de l'autre côté de la rivière tous les mouvements de l'ennemi, en fit de même; puis, quand Abdérame se remit en marche, il en fit autant, jusqu'à ce qu'il s'arrêtât définitivement à Moçâra, tout près de Cordoue, vis-à-vis de son compétiteur, dont le plan avait complétement échoué, au grand mécontentement de ses soldats qui, n'ayant pour toute nourriture que des garbanzos[352], avaient espéré se dédommager dans la capitale de leurs privations.

Le jeudi 13 mai, jour de la fête d'Arafa, le Guadalquivir commença à décroître, et Abdérame, ayant convoqué les chefs de son armée, laquelle venait d'être renforcée par l'arrivée de plusieurs Cordouans, leur parla en ces termes: «Il est temps de prendre une dernière et ferme résolution. Vous connaissez les propositions de Yousof. Si vous jugez que je dois les accepter, je suis encore prêt à le faire; mais si vous voulez la guerre, je la veux aussi. Dites-moi donc franchement votre opinion; quelle qu'elle soit, elle sera la mienne.» Tous les chefs yéménites ayant opiné pour la guerre, leur exemple entraîna les clients omaiyades qui, dans leur pensée intime, ne repoussaient pas encore tout à fait l'idée d'un accommodement. La guerre ayant donc été résolue, le prince reprit la parole: «Eh bien, mes amis, dit-il, passons le fleuve aujourd'hui même, et faisons en sorte que demain nous puissions livrer bataille; car demain est un jour heureux pour ma famille: c'est un vendredi et un jour de fête, et ce fut précisément un vendredi et un jour de fête que mon trisaïeul donna le califat à ma famille en remportant la victoire, dans la prairie de Râhit, sur un autre Fihrite qui, de même que celui que nous allons combattre, avait un Caisite pour vizir. Alors, de même qu'à présent, les Caisites étaient d'un côté, et les Yéménites de l'autre. Espérons, mes amis, que demain sera, pour les Yéménites et les Omaiyades, une journée aussi glorieuse que celle de la prairie de Râhit!» Puis le prince donna ses ordres et nomma les chefs qui commanderaient les différents corps de son armée. En même temps il entama une feinte et insidieuse négociation avec Yousof. Voulant passer la rivière sans avoir besoin de combattre et procurer des vivres à ses soldats affamés, il lui fit dire qu'il était prêt à accepter les propositions qui lui avaient été faites à Torrox, et qui n'avaient été rejetées que par suite d'une impertinence de Khâlid; qu'en conséquence, il espérait que Yousof ne s'opposerait pas à ce qu'il passât avec son armée sur l'autre rive, où, plus rapprochés l'un de autre, ils pourraient poursuivre plus facilement les négociations, et que, la bonne intelligence étant sur le point de s'établir, il priait Yousof de vouloir bien envoyer de la viande à ses troupes.

Croyant à la bonne foi de son rival et espérant que les affaires pourraient s'arranger sans que le sang coulât, Yousof tomba dans le piége. Non-seulement il ne s'opposa point au passage d'Abdérame, mais il lui envoya aussi des bœufs et des moutons. Un bizarre destin semblait vouloir que le vieux Yousof secondât toujours à son insu les projets de son jeune compétiteur. Une fois déjà, l'argent qu'il avait donné aux clients omaiyades afin qu'ils s'armassent pour sa cause, avait servi à conduire Abdérame en Espagne; cette fois le bétail qu'il lui envoya servit à restaurer les forces de ses ennemis qui mouraient de faim.

Le lendemain seulement, vendredi 14 mai, jour de la fête des sacrifices, Yousof s'aperçut qu'il s'était laissé duper. Il vit alors que l'armée d'Abdérame, renforcée par les Yéménites d'Elvira et de Jaën, qui étaient arrivés avec le jour, se rangeait en ordre de bataille. Forcé d'accepter la bataille, il disposa ses troupes au combat, bien qu'il n'eût pas encore reçu les renforts que son fils Abou-Zaid devait lui amener de Saragosse, et qu'il y eût une assez vive inquiétude parmi les Caisites, qui avaient remarqué, de même qu'Abdérame, la ressemblance frappante qu'il y aurait entre cette journée et celle de la Prairie.

Le combat s'engagea. Le prétendant, entouré de ses clients parmi lesquels Obaidallâh portait sa bannière, était monté sur un magnifique andalous, qu'il faisait bondir comme un chevreuil. Il s'en fallait que tous les cavaliers, voire les chefs, eussent des chevaux; même longtemps plus tard, les chevaux étaient encore si rares en Andalousie, que la cavalerie légère était d'ordinaire montée sur des mulets[353]. Aussi le cheval fougueux d'Abdérame inspira-t-il des soupçons et des craintes aux Yéménites, qui se dirent: «Il est bien jeune, celui-là, et nous ignorons s'il est brave. Qui nous garantit que, gagné par la peur, il ne se sauvera pas au moyen de cet andalous, et qu'entraînant ses clients dans sa fuite, il ne jettera pas le désordre dans nos rangs?» Ces murmures, de plus en plus distincts, parvinrent jusqu'aux oreilles du prince, qui appela aussitôt Abou-Çabbâh, l'un de ceux qui montraient le plus d'inquiétude. Le chef sévillan arriva, monté sur son vieux mulet, et le prince lui dit: «Mon cheval est trop fougueux et m'empêche par ses bonds de bien viser. Je voudrais avoir un mulet, et dans toute l'armée je n'en vois aucun qui me convienne autant que le vôtre; il est docile, et, à force d'avoir grisonné, il est presque devenu blanc, de brun qu'il était. Il me va donc à merveille, car je veux que mes amis puissent me reconnaître à ma monture; si les affaires tournent mal, ce qu'à Dieu ne plaise, on n'aura qu'à suivre mon mulet blanc: il montrera à chacun le chemin de l'honneur. Prenez donc mon cheval et donnez-moi votre mulet.—Mais ne vaudrait-il pas mieux que l'émir restât à cheval? balbutia Abou-Çabbâh en rougissant de honte.—Du tout,» répliqua le prince en sautant lestement à terre, après quoi il enfourcha le mulet. Les Yéménites ne le virent pas plutôt monté sur ce vieux et paisible animal, que leurs craintes se dissipèrent.

L'issue du combat ne fut pas longtemps douteuse. La cavalerie du prétendant culbuta l'aile droite et le centre de l'armée ennemie, et Yousof et Çomail, après avoir été témoins l'un et l'autre de la mort d'un fils, cherchèrent leur salut dans la fuite. L'aile gauche seule, composée de Caisites et commandée par Obaid, tint ferme jusqu'à ce que le soleil fût déjà haut, et ne céda que quand presque tous les Caisites de distinction et Obaid lui-même eurent été tués.

Les Yéménites victorieux n'eurent rien de plus pressé que d'aller au pillage. Les uns se rendirent au camp abandonné de l'ennemi, où ils trouvèrent les mets que Yousof avait fait préparer pour ses soldats, et en outre, un butin considérable. D'autres allèrent saccager le palais de Yousof à Cordoue, et deux hommes de cette bande, qui appartenaient à la tribu yéménite de Tai, franchirent le pont afin d'aller piller le palais de Çomail à Secunda. Entre autres richesses, ils y trouvèrent un coffre qui contenait dix mille pièces d'or. Çomail vit et reconnut, du haut d'une montagne située sur la roule de Jaën, les deux individus qui emportaient son coffre, et comme, quoique battu et privé d'un fils bien-aimé, il avait conservé tout son orgueil, il exhala aussitôt sa colère et son désir de vengeance dans un poème dont ces deux vers sont venus jusqu'à nous:

La tribu de Tai a pris mon argent en dépôt; mais le jour viendra où ce dépôt sera retiré par moi.... Si vous voulez savoir ce que peuvent ma lance et mon épée, vous n'avez qu'à interroger les Yéménites, et s'ils gardent un morne silence, les nombreux champs de bataille qui ont été témoins de leurs défaites, répondront pour eux et proclameront ma gloire.

Arrivé dans le palais de Yousof, Abdérame eut beaucoup de peine à en chasser les pillards qu'il y trouva; il n'y réussit qu'en leur donnant des vêtements dont ils se plaignaient de manquer. Le harem de Yousof était aussi menacé du plus grand péril, car, dans leur haine contre le vieil émir, les Yéménites n'avaient nullement l'intention de le respecter. L'épouse de Yousof, Omm-Othmân, accompagnée de ses deux filles, vint donc implorer la protection du prince. «Cousin, lui dit-elle, soyez bon envers nous, car Dieu l'a été envers vous.—Je le serai,» répondit-il, touché du sort de ces femmes, dans lesquelles il voyait des membres d'une famille alliée à la sienne, et il ordonna aussitôt qu'on allât chercher le câhib-aç-çalât, le prieur de la mosquée. Quand celui qui remplissait alors cette dignité et qui était un client de Yousof, fut arrivé, Abdérame lui enjoignit de conduire ces femmes dans sa demeure, espèce de sanctuaire où elles seraient à l'abri de la brutalité de la soldatesque, et il leur rendit même les objets précieux qu'il avait pu arracher aux pillards. Pour lui montrer sa reconnaissance, l'une des deux filles de Yousof lui fit présent d'une jeune esclave, nommée Holal, qui, dans la suite, donna le jour à Hichâm, le second émir omaiyade de l'Espagne[354].