La noble et généreuse conduite d'Abdérame mécontenta extrêmement les Yéménites. Il les empêchait de piller, eux qui s'étaient promis un riche butin, il prenait sous sa protection des femmes qu'ils convoitaient: c'étaient autant d'empiétements sur des droits qu'ils croyaient avoir acquis. «Il est partial pour sa famille, se dirent les mécontents, et puisque c'est à nous qu'il doit sa victoire, il devrait bien nous montrer un peu plus de reconnaissance.» Même les Yéménites les plus modérés ne désapprouvaient pas trop ces murmures; ils disaient bien que le prince avait bien fait, mais on voyait à l'expression de leurs physionomies qu'ils ne parlaient ainsi que pour l'acquit de leur conscience et qu'au fond de l'âme ils donnaient raison aux frondeurs. Enfin, comme ils n'avaient prêté leur secours à Abdérame que pour se venger des Maäddites et que ce but était atteint, l'un d'entre eux s'enhardit jusqu'à dire: «Nous en avons fini avec nos ennemis maäddites. Cet homme-là et ses clients appartiennent à la même race. Tournons nos armes contre eux maintenant, tuons-les, et dans un seul jour nous aurons remporté deux victoires au lieu d'une.» Cette infâme proposition fut débattue avec sang-froid, comme s'il se fût agi d'une chose fort naturelle; les uns l'approuvaient, les autres ne l'approuvaient pas. Parmi les derniers se trouvait toute la race de Codhâa à laquelle appartenaient les Kelbites. On n'avait pas encore pris une décision, lorsque Thalaba, noble Djodhâmite de la division de Sidona, alla révéler au prince le complot qu'on tramait contre lui. Un motif personnel l'y poussait. Malgré sa noble origine, il avait été évincé par ses compétiteurs lorsque ses contribules s'étaient donné des chefs, et ses heureux rivaux ayant opiné en faveur de la proposition, il croyait avoir trouvé un excellent moyen pour se venger d'eux. Ayant donc averti Abdérame, il lui dit qu'il ne pouvait se fier qu'aux Codhâa, et que celui qui, plus qu'aucun autre, avait appuyé la proposition, était Abou-Çabbâh. Le prince le remercia avec effusion en lui promettant de le récompenser dans la suite (ce à quoi il ne manqua pas), et prit ses mesures sans perdre un instant. Il nomma le Kelbite Abdérame ibn-Noaim préfet de la police de Cordoue et s'entoura de tous ses clients, qu'il organisa en gardes du corps. Quand les Yéménites s'aperçurent que le projet qu'ils méditaient avait été trahi, ils jugèrent prudent de l'abandonner, et laissèrent Abdérame se rendre à la grande mosquée, où il prononça, en qualité d'imâm, la prière du vendredi, et où il harangua le peuple en lui promettant de régner en bon prince.

Maître de la capitale, Abdérame ne l'était pas encore de l'Espagne. Yousof et Çomail, quoiqu'ils eussent essayé une grande déroute, ne désespéraient pas de rétablir leurs affaires. D'après le plan qu'ils avaient arrêté entre eux au moment où ils se quittèrent après leur fuite, Yousof alla chercher du secours à Tolède, tandis que Çomail se rendit dans la division à laquelle il appartenait, celle de Jaën, où il appela tous les Maäddites aux armes. Ensuite Yousof vint le rejoindre avec les troupes de Saragosse, qu'il avait rencontrées en route, et celles de Tolède. Alors les deux chefs forcèrent le gouverneur de la province de Jaën à se retirer dans la forteresse de Mentesa, et celui d'Elvira à chercher un refuge dans les montagnes. En même temps Yousof, qui avait appris qu'Abdérame se préparait à marcher contre lui, ordonna à son fils Abou-Zaid de gagner Cordoue par une route autre que celle que suivait Abdérame, et de s'emparer de la capitale, ce qui ne lui serait pas difficile attendu que la ville n'avait qu'une faible garnison. Si ce plan réussissait, Abdérame serait forcé de rebrousser chemin afin d'aller reprendre Cordoue, et Yousof gagnerait du temps pour grossir son armée. Le plan réussit en effet. Abdérame s'était déjà mis en marche, lorsque Abou-Zaid attaqua la capitale à l'improviste, s'en rendit maître, assiégea Obaidallâh qui, avec quelques guerriers, s'était retiré dans la tour de la grande mosquée, et le força à se rendre. Mais peu de temps après, quand il eut appris qu'Abdérame avait rebroussé chemin pour venir l'attaquer, il quitta Cordoue, emmenant avec lui Obaidallâh et deux jeunes filles esclaves du prince, qu'il avait trouvées dans le palais. C'est ce que les chefs qui l'accompagnaient blâmèrent hautement. «Votre conduite est bien moins noble que celle d'Abdérame, lui dirent-ils; car, ayant en son pouvoir vos propres sœurs et les femmes de votre père, il les a respectées et protégées, au lieu que vous vous appropriez des femmes qui lui appartiennent.» Abou-Zaid sentit qu'ils disaient vrai, et quand il fut arrivé à un mille au nord de Cordoue, il ordonna de dresser une tente pour les deux esclaves, qu'il y installa après leur avoir rendu leurs effets. Puis il alla rejoindre son père à Elvira.

Quand Abdérame eut appris qu'Abou-Zaid avait déjà quitté Cordoue, il marcha rapidement contre Yousof; mais les affaires tournèrent tout autrement qu'on ne s'y attendait. Se sentant trop faibles pour résister à la longue au prince, Yousof et Çomail lui firent faire des propositions, en déclarant qu'ils étaient prêts à le reconnaître comme émir, pourvu qu'il leur garantît tout ce qu'ils possédaient et qu'il accordât une amnistie générale. Abdérame accepta ces propositions, en stipulant, de son côté que Yousof lui donnerait en otage deux de ses fils, Abou-Zaid et Abou-'l-Aswad. Il s'engagea à les traiter honorablement, sans leur imposer d'autre obligation que celle de ne pas quitter le palais, et il promit de les rendre à leur père dès que le repos serait entièrement rétabli. Durant ces négociations, l'Espagnol Khâlid, prisonnier d'Abdérame, fut échangé contre Obaidallâh, prisonnier de Yousof. Par un étrange jeu de la fortune, le client omaiyade fut donc échangé contre celui que lui-même avait fait arrêter.

Reconnu par tout le monde pour l'émir de l'Espagne, Abdérame, avec Yousof à sa droite et Çomail à sa gauche, reprit le chemin de Cordoue (juillet 756). Pendant toute la route, Çomail se montra l'homme le plus poli et le mieux élevé qui fût, et plus tard Abdérame avait coutume de dire: «Certes, Dieu donne le gouvernement d'après sa volonté, non d'après le mérite des hommes! Depuis Elvira jusqu'à Cordoue, Çomail était toujours à mes côtés, et pourtant son genou ne toucha jamais le mien; jamais la tête de son mulet ne fut en avant de celle du mien; jamais il ne me fit une question qui eût pu paraître indiscrète, et jamais il ne commença une conversation avant que je lui eusse adressé la parole[355].» Le prince, ajoutent les chroniqueurs, n'eut aucun motif pour faire un semblable éloge de Yousof.

Tout alla bien pendant quelque temps. Les menées des ennemis de Yousof, qui voulaient lui intenter des procès sous le prétexte qu'il s'était approprié des terres auxquelles il n'avait point de droit, demeurèrent sans succès; lui et Çomail jouissaient d'une grande faveur à la cour et souvent même Abdérame les consultait dans les conjonctures graves et difficiles. Çomail était entièrement résigné au sort qui lui avait été fait; Yousof, incapable de prendre à lui seul une grande résolution, se serait peut-être accommodé aussi à son rôle secondaire; mais il était entouré de mécontents, de nobles coraichites, fihrites et hâchimites, qui, sous son règne, avaient occupé les dignités les plus hautes et les plus lucratives, et qui, ne pouvant s'habituer à la condition obscure à laquelle ils se voyaient réduits, s'évertuaient à exciter l'ancien émir contre le nouveau, en donnant une fausse interprétation aux moindres paroles du prince. Ils ne réussirent que trop bien dans leur projet. Résolu à tenter encore une fois le sort des armes, Yousof sollicita en vain l'appui de Çomail et des Caisites; mais il réussit mieux auprès des Baladîs (c'est ainsi qu'on appelait les Arabes venus en Espagne avant les Syriens), principalement auprès de ceux de Lacant[356], de Mérida et de Tolède, et un jour, dans l'année 758, Abdérame reçut la nouvelle que Yousof avait pris la fuite dans la direction de Mérida. Il lança aussitôt des escadrons à sa poursuite, mais ce fut en vain. Alors il se fit amener Çomail et lui reprocha durement d'avoir favorisé l'évasion de Yousof. «Je suis innocent, répondit le Caisite; la preuve en est que je n'ai pas accompagné Yousof, comme je l'aurais fait si j'eusse été son complice.—Impossible que Yousof ait quitté Cordoue sans vous avoir consulté, répliqua le prince, et votre devoir était de nous avertir.» Puis il le fit jeter en prison, de même que les deux fils de Yousof qui se trouvaient dans le palais en qualité d'otages.

Yousof, après avoir réuni à Mérida ses partisans arabes et berbers, prit avec eux le chemin de Lacant, dont les habitants se joignirent aussi à lui, et de là il marcha sur Séville. Presque tous les Baladîs de cette province et même un assez grand nombre de Syriens étant accourus sous sa bannière, il put commencer, à la tête de vingt mille hommes, le siège de Séville, où commandait un parent d'Abdérame, nommé Abdalmélic, qui, l'année précédente, était arrivé avec ses deux fils en Espagne. Mais ensuite, croyant que ce gouverneur, qui n'avait sous ses ordres qu'une garnison peu considérable, composée d'Arabes syriens, n'oserait rien entreprendre contre lui, il résolut de frapper sans retard un coup en marchant directement sur la capitale, avant que les Arabes syriens du midi eussent eu le temps d'y arriver. Ce plan échoua, car pendant que Yousof était encore en marche, les Syriens arrivèrent à Cordoue, et Abdérame marcha avec eux à la rencontre de l'ennemi. De son côté, Abdalmélic, le gouverneur de Séville, reçut bientôt du renfort par l'arrivée de son fils Abdallâh, qui, croyant son père assiégé dans Séville, était venu à son secours avec les troupes de Moron, district dont il était gouverneur, et alors le père et le fils résolurent d'aller attaquer Yousof pendant sa marche. Averti des mouvements de l'ennemi et craignant d'être pris entre deux feux, Yousof se hâta de rebrousser chemin pour aller écraser d'abord les troupes de Séville et de Moron. A son approche Abdalmélic, qui voulait donner à Abdérame le temps d'arriver, se retira lentement; mais Yousof le força à faire halte et à accepter le combat. Comme à l'ordinaire, la bataille commença par un combat singulier. Un Berber, client d'une famille fihrite, sortit des rangs de Yousof et cria: «Y a-t-il quelqu'un qui veuille se mesurer avec moi?» Comme cet homme était d'une stature colossale et d'une force prodigieuse, personne parmi les soldats d'Abdalmélic n'osa accepter son défi. «Voilà un début qui n'est que trop propre à décourager nos soldats,» dit alors Abdalmélic, et, s'adressant à son fils Abdallâh: «Va, mon fils, lui dit-il, va te mesurer avec cet homme, et que Dieu te soit en aide.» Abdallâh allait déjà sortir des rangs pour obéir à l'ordre de son père, lorsqu'un Abyssin, client de sa famille, vint à lui et lui demanda ce qu'il voulait faire. «Je vais combattre ce Berber,» lui répondit Abdallâh. «Laissez-moi ce soin, seigneur,» dit alors l'Abyssin, et au même instant il alla à la rencontre du champion.

Les deux armées attendaient avec anxiété quelle serait l'issue de ce combat. Les deux adversaires étaient égaux en stature, en force, en bravoure; aussi la lutte se continua-t-elle quelque temps sans que ni l'un ni l'autre eût l'avantage, mais le terrain étant détrempé par la pluie, le Berber glissa et tomba à terre. Pendant que l'Abyssin se jetait sur lui et lui coupait les deux jambes, l'armée d'Abdalmélic, enhardie par le succès de son champion, poussa le cri de Dieu est grand! et fondit sur l'armée de Yousof avec tant d'impétuosité qu'elle la mit en déroute. Une seule attaque avait donc décidé du sort de la journée; mais Abdalmélic n'avait pas assez de troupes pour pouvoir tirer de sa victoire autant de fruit qu'il l'eût voulu.

Pendant que ses soldats fuyaient dans toutes les directions, Yousof, accompagné seulement d'un esclave et du Persan Sâbic, client des Témîm, traversa le Campo de Calatrava et gagna la grande route qui conduisait à Tolède. Allant à bride abattue, il passa par un hameau situé à dix milles de Tolède, où il fut reconnu, et où un descendant des Médinois, nommé Abdallâh ibn-Amr, dit à ses amis: «Montons à cheval et tuons cet homme; sa mort seule peut donner le repos à son âme et au monde, car tant qu'il vivra, il sera un tison de discorde!» Ses compagnons approuvèrent sa proposition, montèrent à cheval, et comme ils avaient des chevaux frais, tandis que ceux des fugitifs étaient accablés de fatigue, ils atteignirent ceux qu'ils poursuivaient à quatre milles de Tolède et tuèrent Yousof et Sâbic. L'esclave seul échappa à leurs épées et apporta à Tolède la triste nouvelle de la mort de l'ancien émir de l'Espagne.

Quand Abdallâh ibn-Amr fut venu offrir à Abdérame la tête de son compétiteur infortuné, ce prince, qui voulait en finir avec ses ennemis, fit aussi décapiter Abou-Zaid, l'un des deux fils de Yousof, et condamna l'autre, Abou-'l-Aswad, dont il n'épargna la vie qu'en considération de son extrême jeunesse, à une captivité perpétuelle. Çomail seul pouvait encore lui donner de l'ombrage. Un matin le bruit se répandit qu'il était mort d'apoplexie pendant qu'il était ivre. Les chefs maäddites, introduits dans son cachot afin qu'ils pussent se convaincre qu'il n'était pas mort de mort violente, trouvèrent à côté de son cadavre du vin, des fruits et des confitures. Ils ne crurent pas, toutefois, à une mort naturelle, et en cela ils avaient raison; mais ils se trompaient en supposant qu'Abdérame avait fait empoisonner Çomail; la vérité, c'est qu'il l'avait fait étrangler[357].

[XVI.]