Un seul client omaiyade eut des sentiments assez élevés pour blâmer cette trahison infâme, dont il avait été l'instrument à son insu; c'était Ibn-Khâlid, qui avait remis au chef sévillan le sauf-conduit de l'émir. Il se retira dans ses terres et dans la suite il refusa constamment d'accepter un emploi quelconque[363].
Peu de temps après le meurtre d'Abou-Çabbâh, une grande insurrection éclata parmi les Berbers, qui jusque-là s'étaient tenus assez tranquilles. Elle fut excitée par un maître d'école, moitié fanatique, moitié imposteur, qui vivait dans l'est de l'Espagne et s'appelait Chakyâ. Il appartenait à la tribu berbère de Miknésa; mais, soit que son cerveau se fût troublé par l'étude du Coran, des traditions relatives au Prophète et de l'histoire des premiers temps de l'islamisme, soit que l'ambition le poussât à se poser comme chef de parti, il crut, ou prétendit croire, qu'il descendait d'Alî et de Fatime, la fille du Prophète. Les crédules Berbers acceptèrent cette imposture d'autant plus facilement que, par une circonstance fortuite, la mère du maître d'école s'appelait aussi Fatime; et quand Chakyâ, ou plutôt Abdallâh, fils de Mohammed, car c'est ainsi qu'il se faisait appeler, fut venu s'établir dans le pays qui s'étend entre le Guadiana et le Tage, les Berbers, qui formaient la majorité de la population musulmane, et qui étaient toujours prêts à prendre les armes quand un marabout le leur ordonnait, accoururent en foule sous ses drapeaux, si bien qu'il put s'emparer successivement de Sontebria[364], de Mérida, de Coria et de Medellin. Il battit les troupes que le gouverneur de Tolède avait envoyées contre lui, gagna à sa cause les Berbers qui servaient dans l'armée du client omaiyade Obaidallâh, attaqua les autres soldats de ce général, les mit en déroute, s'empara de leur camp, et sut toujours échapper aux poursuites d'Abdérame en se retirant dans les montagnes. Enfin, après six ans de guerre, Abdérame rechercha et obtint l'appui d'un Berber qui était à cette époque le chef le plus puissant dans l'est de l'Espagne, et qui regardait d'un œil jaloux la puissance et les succès du soi-disant Fatimide. Alors la discorde se mit parmi les Berbers, et Chakyâ se vit obligé de quitter Sontebria et de se retirer vers le nord[365]; mais pendant qu'Abdérame marchait contre lui en ravageant les champs et les villages des Berbers qui se trouvaient sur son passage, une autre révolte éclata dans l'ouest, où les Yéménites n'attendaient qu'une occasion favorable pour venger le meurtre d'Abou-Çabbâh. Une telle occasion, l'éloignement de l'émir la leur avait fournie, et ils marchaient maintenant sur la capitale, dont ils espéraient s'emparer par un coup de main, commandés par les parents d'Abou-Çabbâh qui étaient gouverneurs de Niébla et de Béja, et renforcés par les Berbers de l'ouest, travaillés depuis longtemps, ce semble, par les émissaires du marabout.
Abdérame n'eut pas plutôt reçu ces fâcheuses nouvelles, qu'il retourna en toute hâte vers Cordoue, et, refusant de s'arrêter une seule nuit dans son palais, comme on le lui proposait, il trouva les ennemis retranchés sur les bords du Bembezar[366]. Les premiers jours s'étant passés en escarmouches peu importantes, Abdérame se servit de ses clients berbers, parmi lesquels se trouvaient les Beni-al-Khalî, pour détacher les Berbers de leur alliance avec les Yéménites. S'étant glissés dans le camp ennemi à la nuit tombante, ces clients firent sentir aux Berbers que si l'émir, le seul qui pût les défendre contre la haine jalouse des Arabes, perdait son trône, leur expulsion en serait la suite inévitable. «Vous pouvez compter, ajoutèrent-ils, sur la reconnaissance du prince, si vous voulez abandonner une cause contraire à vos intérêts, et embrasser la sienne.» Leurs conseils prévalurent: les Berbers leur promirent de trahir les Yéménites quand le combat, fixé au lendemain, se serait engagé. Ils tinrent leur promesse. Avant la bataille ils dirent aux Yéménites: «Nous ne savons combattre qu'à cheval, tandis que vous savez très-bien combattre à pied; donnez-nous donc tous les chevaux que vous avez.» N'ayant nulle raison pour se méfier d'eux, les Yéménites consentirent à leur demande. Ils eurent lieu de s'en repentir, car, le combat ayant commencé, les Berbers qui avaient obtenu des chevaux allèrent se joindre aux cavaliers omaiyades, et pendant qu'ils chargeaient vigoureusement les Yéménites, les autres Berbers s'enfuirent. Les Yéménites furent enfoncés de toutes parts. Alors commença une horrible boucherie; dans leur aveugle fureur, les soldats d'Abdérame frappaient sans discernement sur tous ceux qu'ils rencontraient, en dépit de l'ordre qu'ils avaient reçu d'épargner les fuyards berbers. Trente mille cadavres jonchèrent le champ de bataille et furent enterrés dans une fosse qu'au Xe siècle on montrait encore[367].
Quant à la révolte des Berbers du centre, elle ne fut comprimée qu'après dix ans de guerre, lorsque Chakyâ eut été assassiné par deux de ses compagnons, et elle durait encore quand une confédération formidable appela en Espagne un conquérant étranger. Les membres de cette confédération étaient le Kelbite al-Arâbî[368], gouverneur de Barcelone, le Fihrite Abdérame ibn-Habîb, gendre de Yousof et surnommé le Slave, parce que sa taille mince et élevée, sa blonde chevelure et ses yeux bleus rappelaient le type de cette race dont plusieurs individus vivaient en Espagne comme esclaves, et enfin Abou-'l-Aswad, fils de Yousof, qu'Abdérame avait condamné à une captivité perpétuelle, mais qui était parvenu à tromper la surveillance de ses geôliers en contrefaisant l'aveugle. Au commencement on n'avait pas voulu croire à sa cécité. On lui fit subir les épreuves les plus difficiles; mais l'amour de la liberté lui prêta la force nécessaire pour ne point se trahir une minute, et il joua son rôle avec tant de persévérance et avec un si grand talent d'imposture, qu'à la fin tout le monde le crut véritablement aveugle. Alors, voyant que ses geôliers ne faisaient pas grande attention à lui, il concerta un plan d'évasion avec un de ses clients, qui avait obtenu la permission de venir de temps à autre lui rendre visite; et un matin que l'on conduisait les prisonniers par un chemin souterrain à la rivière afin qu'ils s'y lavassent, ce client se posta, avec quelques-uns de ses amis et avec des chevaux, sur le bord opposé du fleuve. Profitant d'un moment où personne ne l'observait, Abou-'l-Aswad se jeta dans la rivière, la traversa à la nage, monta à cheval, prit au galop le chemin de Tolède, et arriva sans accident dans cette ville[369].
La haine que ces trois chefs portaient à Abdérame était si forte, qu'ils résolurent d'implorer le secours de Charlemagne, bien que ce conquérant, qui avait déjà fait retentir le monde du bruit de ses exploits, fût l'ennemi le plus acharné de l'islamisme. Par conséquent, ils se rendirent, dans l'année 777, à Paderborn, où Charlemagne tenait alors un champ-de-mai, et lui proposèrent une alliance contre l'émir de l'Espagne. Charlemagne n'hésita pas à accepter leur proposition. Il avait alors les mains libres et pouvait penser à des conquêtes nouvelles. Les Saxons s'étaient soumis, il le croyait du moins, à sa domination et au christianisme; des milliers d'entre eux venaient en ce moment même à Paderborn pour se faire baptiser; Wittekind, le plus redoutable de leurs chefs, avait été forcé de quitter le pays et de chercher un asile chez un prince danois. On convint donc que Charlemagne franchirait les Pyrénées avec des troupes nombreuses; qu'al-Arâbî et ses alliés au nord de l'Ebre l'appuyeraient et le reconnaîtraient pour leur souverain, et que le Slave, après avoir enrôlé des troupes berbères en Afrique, les conduirait dans la province de Todmîr (Murcie), où il seconderait les mouvements qui auraient lieu dans le nord, en arborant le drapeau du calife abbâside, allié de Charlemagne. Quant à Abou-'l-Aswad, nous ignorons dans quelle partie de l'Espagne il devait agir.
Cette coalition formidable, qui n'avait arrêté son plan d'attaque qu'après une mûre délibération, menaçait de devenir infiniment plus dangereuse pour Abdérame qu'aucune des précédentes. Heureusement pour lui, l'exécution ne répondit pas aux préparatifs. Le Slave débarqua, il est vrai, avec une armée berbère dans la province de Todmîr; mais il y arriva trop tôt et avant que Charlemagne eût franchi les Pyrénées; aussi, quand il demanda du secours à al-Arâbî, ce dernier lui fit répondre que, d'après le plan arrêté à Paderborn, son rôle, à lui, était de rester dans le nord pour y seconder l'armée de Charlemagne[370]. La haine entre les Fihrites et les Yéménites était trop enracinée pour que, des deux côtés, on ne se soupçonnât pas de perfidie. Se croyant donc trahi par al-Arâbî, le Slave tourna ses armes contre lui, fut battu, et, de retour dans la province de Todmîr, il fut assassiné par un Berber d'Oretum à qui il avait imprudemment accordé sa confiance, ne soupçonnant pas que c'était un émissaire de l'émir Abdérame.
Au moment où l'armée de Charlemagne s'approchait des Pyrénées, l'un des trois chefs arabes sur lesquels il avait compté, avait donc déjà cessé de vivre. Le second, Abou-'l-Aswad, l'appuya si faiblement qu'aucune chronique franque ou arabe ne nous apprend ce qu'il fit. Il ne lui restait donc qu'al-Arâbî et ses alliés du nord, tels qu'Abou-Thaur, gouverneur d'Huesca, et le chrétien Galindo, comte de la Cerdagne. Cependant al-Arâbî n'avait pas été inactif. Secondé par le Défenseur Hosain ibn-Yahyâ, un descendant de ce Sad ibn-Obâda qui avait aspiré au califat après la mort du Prophète, il s'était rendu maître de Saragosse; mais quand l'armée de Charlemagne fut arrivée devant les portes de cette ville, il ne put vaincre la répugnance qu'avaient ses coreligionnaires à admettre le roi des Francs dans leurs murs; le Défenseur Hosain ibn-Yahyâ surtout n'aurait pu y consentir qu'en reniant des souvenirs de famille qui lui étaient sacrés. Voyant qu'il ne pouvait persuader ses concitoyens, al-Arâbî, qui ne voulait pas que Charlemagne le soupçonnât de l'avoir trompé, alla se remettre spontanément entre ses mains.
Charlemagne avait donc dû commencer le siége de Saragosse, lorsqu'il reçut une nouvelle qui bouleversa tous ses projets: Wittekind était retourné en Saxe; à sa voix les Saxons avaient repris les armes; profitant de l'absence de l'armée franque et mettant tout à feu et à sang, ils avaient déjà pénétré jusqu'au Rhin et s'étaient emparés de Deutz, vis-à-vis de Cologne.
Forcé de quitter en toute hâte les bords de l'Ebre pour retourner à ceux du Rhin, Charlemagne marcha vers la vallée de Roncevaux. Parmi les rochers et dans les forêts qui dominent le fond septentrional de cette vallée, les Basques, poussés par une haine invétérée contre les Francs et avides de butin, s'étaient embusqués. L'armée franque défilait sur une ligne étroite et longue, comme l'y obligeait la conformation du terrain resserré. Les Basques laissèrent passer l'avant-garde; mais lorsque l'arrière-garde, encombrée de bagages, fut arrivée, ils se précipitèrent sur elle, et, profitant de la légèreté de leurs armes et de l'avantage de leur position, ils la culbutèrent au fond de la vallée, tuèrent après un combat opiniâtre tous les hommes jusqu'au dernier, et entre autres, Rotland, commandant de la frontière de Bretagne; puis ils pillèrent les bagages, et, protégés par les ombres de la nuit qui déjà s'épaississaient, ils s'éparpillèrent en divers lieux avec une extrême célérité[371].
Telle fut l'issue désastreuse de cette expédition de Charlemagne, commencée sous les plus heureux auspices. Tout le monde avait contribué à la faire échouer, à la seule exception de l'émir de Cordoue, contre lequel elle avait été dirigée; mais il se hâta du moins de profiter des avantages qu'il devait à ses sujets rebelles de Saragosse, aux Basques chrétiens et à un chef saxon, dont le nom même lui était peut-être inconnu, et marcha contre Saragosse, afin de forcer cette ville à rentrer dans l'obéissance. Avant qu'il fût arrivé au terme de sa marche, al-Arâbî, qui avait accompagné Charlemagne pendant sa retraite, mais qui depuis était revenu à Saragosse, avait déjà cessé de vivre. Le Défenseur Hosain, qui le considérait comme un traître à sa religion, l'avait fait poignarder dans la mosquée. Assiégé maintenant par Abdérame, Hosain se soumit à lui. Plus tard, il leva de nouveau l'étendard de la révolte; mais alors ses concitoyens, assiégés derechef, le livrèrent à Abdérame, qui, après lui avoir fait couper les mains et les pieds, le fit assommer à coups de barre. Maître de Saragosse, l'émir attaqua les Basques, et rendit tributaire le comte de la Cerdagne. Abou-'l-Aswad, enfin, tenta encore une révolte, mais dans la bataille du Guadalimar il fut trahi par le général qui commandait son aile droite. Les cadavres de quatre mille de ses compagnons «servirent de pâture aux loups et aux vautours.[372]»