Abdérame était donc sorti vainqueur de toutes les guerres qu'il avait eu à soutenir contre ses sujets. Ses succès commandaient l'admiration à ses ennemis mêmes. On raconte, par exemple, que le calife abbâside Al-Mançour demanda un jour à ses courtisans: «Quel est à votre avis celui qui mérite d'être appelé le sacre des Coraich?» Croyant que le calife ambitionnait ce titre, les courtisans répondirent sans hésiter: «C'est vous, commandeur des croyants; vous qui avez vaincu des princes puissants, dompté mainte révolte, et mis un terme aux discordes civiles.—Non, ce n'est pas moi,» reprit le calife. Les courtisans nommèrent alors Moâwia Ier et Abdalmélic. «Ni l'un ni l'autre, dit le calife; quant à Moâwia, Omar et Othmân lui avaient aplani le chemin, et quant à Abdalmélic, il était appuyé par un parti puissant. Le sacre des Coraich, c'est Abdérame, fils de Moâwia, lui qui, après avoir parcouru seul les déserts de l'Asie et de l'Afrique, a eu l'audace de s'aventurer sans armée dans un pays à lui inconnu et situé de l'autre côté de la mer. N'ayant pour tout soutien que son savoir-faire et sa persévérance, il a su humilier ses orgueilleux adversaires, tuer les rebelles, mettre ses frontières en sûreté contre les attaques des chrétiens, fonder un grand empire, et réunir sous son sceptre un pays qui semblait déjà morcelé entre différents chefs. Voilà ce que personne n'avait fait avant lui.[373]» Ces mêmes idées, Abdérame les exprimait dans ses vers avec une fierté légitime. Mais il avait payé cher ses succès, ce tyran perfide, cruel, vindicatif, impitoyable, et si aucun chef arabe ou berber n'osait plus le braver en face, tous le maudissaient en secret. Aucun homme de bien ne voulait plus entrer à son service. Ayant consulté ses vizirs sur le choix d'un cadi de Cordoue, ses deux fils, Solaimân et Hichâm, furent d'accord (ce qui leur arrivait rarement) pour lui recommander Moçab, un pieux et vertueux vieillard. Abdérame le fit venir et lui offrit la dignité de cadi. Mais Moçab, persuadé que sous un prince qui mettait son pouvoir au-dessus des lois, il ne serait qu'un instrument de tyrannie, refusa de l'accepter, malgré les instances réitérées de l'émir. Irrité de ce refus, Abdérame, qui ne pouvait souffrir la moindre contradiction, tortillait déjà sa moustache, ce qui chez lui annonçait l'approche d'un terrible orage, et les courtisans s'attendaient à entendre un arrêt de mort sortir de sa bouche. «Mais Dieu lui fit abandonner sa coupable pensée,» dit un chroniqueur arabe. Ce vénérable vieillard lui imposait un respect involontaire, et maîtrisant son courroux, ou du moins le déguisant de son mieux, il se contenta de lui dire: «Sors d'ici et que Dieu maudisse ceux qui t'ont recommandé![374]»

Peu à peu il vit même lui échapper le soutien sur lequel il aurait dû pouvoir compter dans toutes les circonstances: plusieurs de ses clients l'abandonnèrent. Quelques-uns d'entre eux, tels qu'Ibn-Khâlid, refusèrent de le suivre sur la voie de trahisons et de cruautés dans laquelle il s'était engagé. D'autres excitèrent ses soupçons, et Obaidallâh était de leur nombre. On disait que, voulant se rendre nécessaire à l'émir qui, à ce qu'il croyait, cherchait à se débarrasser de lui, il avait favorisé la défection de son neveu Wadjîh qui avait embrassé le parti du prétendant fatimide. De son côté, Abdérame, quand il eut Wadjîh en son pouvoir, le traita avec la dernière rigueur: il lui fit trancher la tête, malgré les prières d'Obaidallâh.[375] Quelque temps après, Obaidallâh fut accusé, à tort ou à raison, d'avoir trempé dans un complot ourdi par deux parents de l'émir; mais Abdérame n'avait pas en mains des preuves suffisantes de sa complicité, et si peu scrupuleux qu'il fût de reste, il hésitait à condamner à la mort, sur un simple soupçon, le vieillard à qui il devait son trône. Il fut donc clément à sa manière. «J'infligerai à Obaidallâh une punition qui lui sera plus douloureuse que la mort même,» dit-il; et depuis lors il le traita avec une cruelle indifférence[376].

Il n'y eut pas jusqu'au fidèle Badr qui ne tombât en disgrâce. Abdérame confisqua ses biens, lui défendit de quitter sa demeure et finit par le reléguer dans une ville frontière; mais il convient de dire que Badr s'était écarté du respect qu'il devait à son maître, et l'avait ennuyé de ses plaintes injustes et insolentes[377].

Brouillé avec ses clients les plus considérés, Abdérame vit encore sa propre famille conspirer contre lui. Dès qu'il fut devenu le maître de l'Espagne, il avait fait venir à sa cour les Omaiyades dispersés en Asie et en Afrique; il les avait comblés de richesses et d'honneurs, et souvent on l'entendait dire: «Le plus grand bienfait que j'aie reçu de Dieu après le pouvoir, c'est d'être à même d'offrir un asile à mes proches et de leur faire du bien. Mon orgueil, je l'avoue, se trouve flatté, quand ils admirent la grandeur à laquelle je suis parvenu, et dont je ne suis redevable qu'à Dieu seul[378].» Mais ces Omaiyades, poussés par l'ambition ou ne pouvant supporter le despotisme tracassier du chef de la famille, se mirent à comploter. Une première conspiration fut ourdie par deux princes du sang et par trois nobles. Ils furent trahis, arrêtés et décapités[379]. Quelques années plus lard, un autre complot fut tramé par Moghîra, neveu d'Abdérame, et par Hodhail, qui avait encore à venger la mort de son père Çomail, étranglé dans sa prison. Ils furent trahis aussi et punis de la même manière. Quand ils eurent cessé de vivre, un client omaiyade entra chez Abdérame. Il le trouva seul, morne et abattu, l'œil fixé à terre et comme perdu dans de tristes réflexions. Devinant ce qui se passait dans l'âme de son maître froissé pour la seconde fois dans son orgueil de chef de famille et blessé dans ses affections les plus intimes, le client approcha avec précaution sans rien dire. «Quels parents que les miens! s'écria enfin Abdérame; lorsque je tentais de m'assurer un trône au péril de mes jours, je songeais autant à eux qu'à moi-même. Ayant réussi dans mon projet, je les ai priés de venir ici, et je leur ai fait partager mon opulence. Et maintenant ils veulent m'arracher ce que Dieu m'a donné! Seigneur tout-puissant! tu les as punis de leur ingratitude en me faisant connaître leurs infâmes complots, et si je leur ai ôté la vie, ç'a été pour préserver la mienne. Pourtant, quel triste sort que le mien! Mes soupçons pèsent sur tous les membres de ma famille, et de leur côté ils craignent tous que je n'attente à leurs jours! Plus de confiance, plus d'épanchement de cœur entre nous! Quel rapport peut-il exister désormais entre moi et mon frère, le père de cet infortuné jeune homme? Comment pourrais-je être tranquille dans son voisinage, moi qui, en condamnant son fils à la mort, ai tranché les liens qui nous unissaient? Comment mes yeux pourraient-ils rencontrer les siens?» Puis, s'adressant à son client: «Va, poursuivit-il, va trouver mon frère à l'instant même; excuse-moi auprès de lui le mieux que tu pourras; donne-lui les cinq mille pièces d'or que voici, et dis-lui d'aller dans telle partie de l'Afrique qu'il voudra!»

Le client obéit en silence, et trouva l'infortuné Walîd à demi mort de frayeur. Il le rassura, lui remit la somme que l'émir lui offrait et lui rapporta les paroles qu'il l'avait entendu dire. «Hélas! dit alors Walîd avec un profond soupir, le crime commis par un autre retombe sur moi! Ce fils rebelle qui est allé au devant de la mort qu'il méritait, m'entraîne dans sa perte, moi qui ne recherchais que le repos et qui me serais contenté d'un petit coin dans la tente de mon frère! Mais j'obéirai à son ordre; se soumettre avec résignation à ce que Dieu a résolu, c'est un devoir!» De retour auprès de son maître, le client lui annonça que Walîd faisait déjà ses préparatifs pour quitter l'Espagne, et lui répéta les paroles qu'il l'avait entendu prononcer. «Mon frère dit la vérité, s'écria alors le prince en souriant avec amertume; mais qu'il n'espère pas de me tromper par de telles paroles et de me cacher sa pensée intime. Je le connais, et je sais que s'il pouvait étancher dans mon sang sa soif de vengeance, il n'aurait pas un moment d'hésitation[380]

Exécré par les chefs arabes et berbers, brouillé avec ses clients, trahi par ses proches, Abdérame se trouva de plus en plus isolé. Dans les premières années de son règne, lorsqu'il jouissait encore d'une certaine popularité, du moins à Cordoue, il aimait à parcourir presque seul les rues de la capitale et à se mêler au peuple; maintenant, défiant et ombrageux, il était inaccessible, ne sortait presque plus de son palais, et quand il le faisait, il était toujours entouré d'une garde nombreuse[381]. Depuis la grande insurrection des Yéménites et des Berbers de l'Ouest, il vit dans l'augmentation des troupes mercenaires le seul moyen de maintenir ses sujets dans l'obéissance. Il acheta donc aux nobles leurs esclaves qu'il enrôla, fit venir d'Afrique une foule de Berbers, et porta ainsi son armée permanente à 40,000 hommes[382], aveuglément dévoués à sa personne, mais tout à fait indifférents aux intérêts du pays.

Rompre les Arabes et les Berbers à l'obéissance et les obliger à contracter des habitudes d'ordre et de paix, telle a été la préoccupation constante d'Abdérame. Pour réaliser cette pensée, il a employé tous les moyens auxquels les rois du quinzième siècle ont eu recours pour triompher de la féodalité. Mais c'était un triste état que celui auquel l'Espagne se trouvait réduite par la fatalité des situations, un triste rôle que celui que les successeurs d'Abdérame auraient à remplir: la route qui leur avait été tracée par le fondateur de la dynastie, c'était le despotisme du sabre. Il est vrai qu'un monarque ne pouvait gouverner les Arabes et les Berbers d'une autre façon; si la violence et la tyrannie étaient d'un côté, le désordre et l'anarchie étaient de l'autre. Les différentes tribus auraient pu former autant de républiques, unies, si cela se pouvait, contre l'ennemi commun, les chrétiens du nord, par un lien fédératif; c'eût été une forme de gouvernement en harmonie avec leurs instincts et leurs souvenirs; mais ni les Arabes ni les Berbers n'étaient faits pour la monarchie.

FIN DU TOME PREMIER.

[NOTES]