Leur nombre était prodigieux autrefois;—nous l’avons rendu minime.
Nous, fils de Cahtân, nous comptons parmi nos ancêtres les princes qui régnaient jadis dans le Yémen: eux, ces esclaves, ils n’ont que des esclaves pour aïeux.
Ces infâmes, ces chiens! Dans leur folle audace ils osaient venir braver les lions dans leur antre!...
Nous nous sommes enrichis de leurs dépouilles, et nous les avons précipités dans les flammes éternelles, où ils sont allés rejoindre les Thémoudites[302].
XIV.
Ce ne fut pas le sultan qui profita de la ruine des renégats de Séville, mais l’aristocratie arabe. Désormais les Khaldoun et les Haddjâdj étaient les maîtres de la province; le parti royaliste était trop faible et surtout trop lâche pour leur disputer le pouvoir, il ne le tenta même pas. Omaiya seul essaya encore de leur tenir tête. Il fit tout son possible pour semer la discorde entre le Berber Djonaid et Abdallâh ibn-Haddjâdj, qui avaient partagé Carmona entre eux; il tâcha de brouiller Coraib avec son propre parti et de le gagner par les promesses les plus brillantes; il prit même des mesures pour se débarrasser par un seul coup de tous ces turbulents Yéménites. Rien ne lui réussit. Il est vrai qu’il fit assassiner Abdallâh par Djonaid; mais au lieu d’y gagner, il y perdit, car après la mort d’Abdallâh, les Haddjâdj élurent pour leur chef son frère Ibrâhîm, un homme de grands talents, qui devint bien plus redoutable qu’Abdallâh ne l’avait été. Coraib, bien qu’il feignît de prêter l’oreille aux propositions qu’on lui faisait, était trop rusé pour se laisser tromper, et le grand projet qu’Omaiya avait formé pour exterminer les Yéménites échoua complétement. Il avait ordonné à cet effet d’entourer d’une muraille cette partie de la ville qui comprenait le palais et la grande mosquée, et il avait annoncé que cette enceinte serait réservée exclusivement à la garnison. Les Arabes comprirent qu’un beau jour, quand ils entreraient dans la mosquée ou qu’ils en sortiraient, ils seraient égorgés par les satellites du gouverneur. Ils firent des remontrances. Omaiya n’en tint compte. Alors ils eurent recours à la force et empêchèrent les maçons de continuer leurs travaux. Omaiya comprima les séditieux et les contraignit à lui livrer des otages qui répondraient sur leur tête de la soumission de leurs parents. Il n’en fut pas plus avancé pour cela. Les Yéménites savaient que la peur d’attirer une terrible vendetta sur lui-même et sur sa famille l’empêcherait de faire périr ses otages, et un jour, la plupart des soldats étant sortis pour chercher des vivres, ils assaillirent le palais. Omaiya monta en toute hâte sur la plate-forme avec le peu de soldats qui lui restaient, fit jeter des projectiles sur les assaillants, et fit placer les otages en évidence en menaçant de leur faire couper la tête. Les révoltés se moquèrent de lui. Ils lui dirent que, toutes les provinces ayant secoué le joug du sultan, il était tout naturel qu’ils ne voulussent pas que la leur restât en arrière. Nous sommes fort traitables au reste, ajoutèrent-ils avec une amère ironie; nous nous engageons à être des sujets modèles aussitôt qu’une seule des provinces insurgées sera rentrée dans la sujétion.» Quant à Omaiya lui-même, il ne lui restait, disaient-ils, qu’un parti à prendre, celui de s’en aller; s’il pouvait se résoudre à le faire, ils ne lui feraient point de mal.
Malgré qu’il en eût, Omaiya plia aux circonstances son caractère orgueilleux et opiniâtre. Il promit de quitter la ville, à condition que les révoltés jureraient de ne pas attenter à sa vie. Alors Coraib, Ibrahim et trois autres chefs montèrent sur la terrasse de la porte orientale de la mosquée, et là chacun d’eux jura cinquante fois de ne faire aucun mal à Omaiya et de le conduire en un endroit où il serait en sûreté. Cela fait, Omaiya, qui, de la plate-forme où il se trouvait, avait pu les voir et les entendre, leur rendit leurs otages. Mais il ne se hâta pas de partir; honteux de sa faiblesse et croyant le péril passé, il tâcha au contraire de ressaisir le pouvoir. Les Arabes ne s’en aperçurent pas plutôt qu’ils recommencèrent les hostilités. Ne voulant pas céder pour la seconde fois, Omaiya prit une résolution désespérée. Il fit mourir ses femmes, couper les jarrets à ses chevaux et brûler tout ce qu’il possédait de précieux; puis il sortit du palais, se précipita sur ses ennemis, et combattit sans reculer jusqu’à ce qu’il succombât.
Désormais tout-puissants, mais jugeant que le moment de secouer tout à fait l’autorité du souverain n’était pas encore venu, les Yéménites lui écrivirent qu’ils avaient tué Omaiya parce qu’il avait manifesté l’intention de se révolter. Ne pouvant les punir, le sultan agréa leurs singulières explications et leur envoya un autre gouverneur. Ce pauvre homme ne fut qu’un mannequin dont Coraib et Ibrâhîm tenaient les fils. Il se laissait manier comme de la cire, et néanmoins ses tyrans le tourmentaient et le vexaient de toutes les manières. Leur lésine s’exerçait sur les moindres objets de sa dépense; à peine lui donnaient-ils sa ration de pain et de viande. Croyant bien à tort qu’il y gagnerait quelque chose, le sultan remplaça ce gouverneur par un autre, et envoya en même temps son oncle Hichâm à Séville. Mais il n’y envoya pas d’armée, et le pouvoir des Yéménites resta aussi illimité qu’il l’avait été jusque-là. Le gouverneur et Hichâm ne l’éprouvèrent que trop. Ce dernier avait un fils nommé Motarrif. Ce jeune débauché avait une intrigue avec une maîtresse de Mahdî. L’ayant appris, Mahdî guetta son rival pendant la nuit et le poignarda. Quand Hichâm eut reçu cette triste nouvelle, il attendit jusqu’au lever du soleil pour se rendre à l’endroit où gisait le cadavre de son fils, tant il craignait d’être poignardé lui-même s’il sortait de son palais pendant l’obscurité. Quant à punir le meurtrier, il n’en fut pas même question. Quelque temps après, les Khaldoun interceptèrent une lettre que le gouverneur avait envoyée au sultan pour l’exciter à venger le meurtre de Motarrif et à mettre un terme à l’anarchie. Ils lui montrèrent cette lettre, l’accablèrent de reproches et de menaces, et, pour comble d’ignominie, ils le mirent aux arrêts pour quelques jours[303].
Telle était la situation de Séville dans l’année 891, la quatrième du règne d’Abdallâh. A cette époque presque tout le reste de l’Espagne musulmane s’était affranchi de la sujétion; chaque seigneur arabe, berber ou espagnol, s’était approprié sa part de l’héritage des Omaiyades. Celle des Arabes avait été la plus petite. Ils n’étaient puissants qu’à Séville; partout ailleurs ils avaient beaucoup de peine à se maintenir contre les deux autres races. Plusieurs d’entre eux, tels qu’Ibn-Attâf, seigneur de Mentesa, Ibn-Salîm, seigneur de Medina-Beni-Salîm dans le district de Sidona, Ibn-Waddhâh, seigneur de Lorca, et al-Ancar, gouverneur de Saragosse, n’exécutaient les ordres du sultan que quand cela leur convenait; mais ils n’avaient pas rompu ouvertement avec lui; ayant la conscience de leur faiblesse, ils s’étaient ménagé la possibilité d’une réconciliation.