Le sultan était peut-être le plus découragé de tous. Son trône, ce trône si ardemment convoité et qu’il ne devait qu’à un fratricide, était devenu pour lui un lit d’épines. Il était à bout de moyens. Il avait essayé d’une politique qu’il croyait sensée et habile, et il y avait échoué. Que ferait-il maintenant? Reviendrait-il à la vigoureuse politique de son frère? L’eût-il voulu, il ne le pouvait plus; il n’avait point d’argent, point d’armée. D’ailleurs la guerre lui répugnait. Abdallâh était un prince casanier et dévot, qui faisait une assez piètre figure dans un camp ou sur un champ de bataille. Force lui fut donc de persévérer dans la politique de la paix, au risque d’être trompé de nouveau par le rusé renégat qui l’avait déjà trompé tant de fois. Mais Ibn-Hafçoun, sûr de la victoire, ne voulait plus d’accommodements. En vain Abdallâh le suppliait-il de lui accorder la paix; en vain lui offrait-il les conditions les plus avantageuses: Ibn-Hafçoun repoussait toutes ses offres avec dédain[332]. Chaque fois qu’il avait essuyé un refus, le sultan, n’espérant plus rien des hommes, se tournait vers Dieu[333], s’enfermait dans son cabinet avec un ermite[334], ou composait de tristes vers tels que ceux-ci:

Toutes les choses de ce monde sont transitoires; rien ici-bas n’est durable. Hâte-toi donc, pécheur, de dire adieu à toutes les vanités mondaines et convertis-toi. Sous peu tu seras dans le cercueil et la terre humide sera jetée sur ton visage naguère si beau. Applique-toi uniquement à tes devoirs religieux, adonne-toi à la dévotion, et tâche de te rendre propice le maître des cieux![335]

Une fois cependant il reprit courage: ce fut vers la fin de l’année 890, lorsqu’on lui vint offrir, de la part d’Ibn-Hafçoun, la tête de Khair ibn-Châkir, le seigneur de Jodar. Il voyait dans cet acte un rayon d’espoir; il se figurait que son terrible adversaire allait enfin lui concéder la paix qu’il sollicitait depuis si longtemps; la tête de Khair était pour lui le gage d’une réconciliation prochaine; Ibn-Hafçoun, pensait-il, lui montrait de la reconnaissance pour les conseils qu’il lui avait donnés, car lui-même l’avait averti que Khair jouait double jeu et qu’il reconnaissait, à côté d’Ibn-Hafçoun, un autre souverain, Daisam, le prince de Todmîr. Extrêmement jaloux de son autorité, Ibn-Hafçoun avait fait prompte et terrible justice. Khair lui ayant demandé un renfort, il le lui avait envoyé, mais en même temps il avait donné à son lieutenant, qui s’appelait el Royol en espagnol et al-Ohaimir en arabe (le petit rougeaud), l’ordre secret de couper la tête au traître[336]. Au reste Ibn-Hafçoun tira bientôt le sultan de son illusion. Loin de négocier, il alla assiéger les forteresses de la province de Cabra qui tenaient encore pour le sultan[337].

La situation ne pouvait empirer. Abdallâh comprit enfin qu’il fallait risquer le tout pour le tout. Il annonça à ses vizirs qu’il avait résolu d’aller attaquer l’ennemi. Les vizirs stupéfaits lui représentèrent les périls auxquels il allait s’exposer. «Les troupes d’Ibn-Hafçoun, lui disaient-ils, sont bien plus nombreuses que les nôtres, et nous aurons affaire à des ennemis qui ne donnent point de quartier.» Il n’en persista pas moins dans son projet[338], et certes, pour peu qu’il eût le sentiment de sa naissance et de sa dignité, il devait préférer à sa honte actuelle une mort honorable sur le champ de bataille.

XV[339].

Ibn-Hafçoun apprit avec un mélange de joie et d’étonnement, la résolution hardie que le sultan avait prise. «Nous le tenons, le troupeau de bœufs! dit-il en espagnol à Ibn-Mastana. Qu’il vienne, ce sultan! Je donne cinq cents ducats à celui qui viendra m’annoncer qu’il s’est mis en marche!» Peu de temps après, il reçut à Ecija la nouvelle que la grande tente du sultan venait d’être transportée dans la plaine de Secunda. Aussitôt il forme le projet d’aller l’incendier. Ce coup de main, s’il réussissait, allait couvrir le sultan de ridicule. Accompagné de quelques escadrons, Ibn-Hafçoun arrive dans la plaine de Secunda au commencement de la nuit. Soudain il fond sur les esclaves et les archers qui étaient de garde auprès du pavillon; mais bien qu’en petit nombre, ceux-ci se défendent bravement, et, attirés par leurs cris, les soldats se précipitent hors de la ville pour leur venir en aide. Comme il ne s’agissait au fond que de jouer un tour au sultan, Ibn-Hafçoun ne vit pas plutôt que l’entreprise allait finir mal, qu’il ordonna à ses cavaliers de tourner bride et de se retirer au galop sur Polei. Les cavaliers du sultan les poursuivirent et en tuèrent quelques-uns.

Tout insignifiante qu’elle était, cette rencontre nocturne prit aux yeux des Cordouans des proportions gigantesques. Quand à la pointe du jour toute la population de la capitale alla au devant des cavaliers du sultan, qui revenaient de leur poursuite avec quelques chevaux qu’ils avaient saisis et quelques têtes qu’ils avaient coupées, elle ne se lassa pas d’admirer ces trophées, et l’on se racontait, avec joie et avec orgueil, qu’en fuyant Ibn-Hafçoun s’était égaré de la grande route, et qu’en arrivant à Polei, il n’avait avec lui qu’un seul cavalier.

Bientôt, cependant, un combat plus sérieux allait se livrer, et comme on savait qu’on se battrait un contre deux, on n’était nullement rassuré sur son issue. Dans l’armée du sultan on ne comptait que quatorze mille hommes, dont quatre mille seulement étaient des troupes régulières; Ibn-Hafçoun, au contraire, avait trente mille hommes. Cependant le sultan donna l’ordre de se mettre en marche et de prendre la route de Polei.

Le jeudi 15 avril de l’année 891, l’armée arriva auprès de la petite rivière qui coule à une demi-lieue du château, et selon l’usage, on convint des deux côtés, que le combat aurait lieu le lendemain.

Ce jour-là, qui était pour les chrétiens le vendredi de la semaine sainte[340], l’armée du sultan se mit en marche à la pointe du jour, tandis qu’Ibn-Hafçoun rangeait ses soldats en bataille au pied de la colline sur laquelle le château était assis. Ils étaient remplis d’enthousiasme, et dans leur ivresse guerrière, ils se croyaient sûrs de la victoire. Il en était autrement du côté d’Abdallâh. Son armée était sa dernière ressource; elle portait avec elle toute la fortune des Omaiyades; si elle venait à s’abîmer dans un grand désastre, tout serait perdu. Pour comble de malheur, elle était mal commandée, et peu s’en fallut que le général en chef, Abdalmélic ibn-Omaiya, ne la livrât à l’ennemi par une manœuvre maladroite. Il l’avait déjà conduite en avant, lorsque, désapprouvant la position qu’il avait prise, il lui ordonna de rétrograder jusqu’à une montagne qui se trouvait au nord de la forteresse. Cet ordre s’exécutait, lorsque le général de l’avant-garde—un brave client omaiyade, nommé Obaidallâh, de la famille des Beni-Abî-Abda—vole vers le sultan en criant: «Mon Dieu, mon Dieu, aie pitié de nous! Où vous conduit-on, émir? Nous étions en face de l’ennemi; devons-nous maintenant lui tourner le dos? Mais alors il croira que nous avons peur, et il viendra nous tailler en pièces!» Il disait vrai: Ibn-Hafçoun s’était aperçu de la faute de son adversaire, et il s’apprêtait à en profiter. Aussi le sultan ne contesta nullement la justesse de l’observation d’Obaidallâh, mais il lui demanda ce qu’il y avait à faire. «Marcher en avant, répondit le général, attaquer l’ennemi avec vigueur, et qu’alors la volonté de Dieu s’accomplisse!—Fais comme tu voudras,» répliqua le sultan.