Grâce au petit nombre d’Arabes et de Berbers qu’elle comptait dans ses remparts (car ceux-ci s’étaient établis plutôt dans les campagnes environnantes, sur les biens des émigrés, que dans la ville même), grâce aussi à son ancienne renommée, au savoir de ses prêtres, à l’influence de ses métropolitains[100], l’ancienne capitale du royaume visigoth était restée pour les vaincus la ville royale[101], la cité la plus importante sous le double rapport de la politique et de la religion. Fiers et courageux, ses habitants se distinguaient par leur amour de l’indépendance au point qu’un chroniqueur arabe affirme que jamais les sujets d’aucun monarque n’ont possédé à un égal degré l’esprit de mutinerie et de rébellion[102]. Le poète Gharbîb, qui appartenait à une famille de renégats et qui jouissait d’une popularité immense, entretenait le feu sacré par ses discours et ses vers. Le sultan lui-même craignait cet homme. Tant que Gharbîb vécut, Hacam n’osa rien entreprendre contre Tolède; mais à sa mort, le sultan confia à un renégat de Huesca, nommé Amrous, tout ce qu’il avait sur le cœur contre la population remuante de Tolède, et lui dit: «Vous seul pouvez m’aider à punir ces rebelles, qui refuseraient d’accepter un Arabe pour leur gouverneur, mais qui accepteront comme tel un homme de leur race.» Après quoi il lui exposa son plan; plan horrible, mais qu’Amrous approuva entièrement et qu’il promit d’exécuter. Dévoré d’ambition, cet homme n’avait ni foi ni loi. Ayant encore besoin de l’appui du sultan, il était prêt à lui sacrifier ses compatriotes; plus tard, séduit par l’idée de fonder une principauté sous la protection de la France, il trahirait le sultan pour le fils de Charlemagne[103].

Hacam nomma donc Amrous gouverneur de Tolède (807) et écrivit en même temps aux citoyens une lettre dans laquelle il disait: «Par une condescendance qui prouve notre extrême sollicitude pour vos intérêts, au lieu de vous envoyer un de nos clients, nous avons porté notre choix sur un de vos compatriotes.» De son côté, Amrous ne négligea rien pour gagner la confiance et l’affection du peuple. Feignant d’être fort attaché à la cause nationale, il disait sans cesse qu’il avait voué une haine implacable au sultan, aux Omaiyades, aux Arabes en général, et quand il se vit en possession de la faveur populaire, il dit aux principaux habitants de la ville: «Je connais la cause des débats désastreux qui s’élevaient sans cesse entre vous et vos gouverneurs; je sais que les soldats logés dans vos maisons ont souvent troublé la paix de vos ménages; de là des rixes continuelles. Ces rixes, vous pouvez les prévenir, si vous me permettez de bâtir, à une des extrémités de la ville, un château qui servira de caserne aux troupes. De cette manière vous serez à l’abri de leurs vexations.»

Ayant une ferme confiance en leur compatriote, les Tolédans adoptèrent non-seulement sa proposition, mais ils voulurent encore que le château fût bâti au centre, et non au bout de la ville.

Lorsque les constructions furent achevées, Amrous s’y installa avec ses troupes, et fit prévenir le monarque, qui, sans perdre de temps, écrivit à un de ses généraux qui commandait sur la frontière, de prétexter un mouvement de l’ennemi et de lui demander des troupes de renfort. Le général ayant obéi à cet ordre, les troupes de Cordoue et d’autres villes se mirent en marche, sous le commandement de trois vizirs et du prince royal Abdérame, qui n’avait guère alors que quatorze ans. Un des lieutenants généraux fut chargé d’une lettre, qu’il ne devait remettre aux vizirs qu’au moment où ils entreraient en pourparler avec Amrous.

Arrivée dans le voisinage de Tolède, l’armée reçut l’avis que l’ennemi s’était déjà retiré; mais alors Amrous fit sentir aux nobles de Tolède que, pour ne pas manquer aux lois de la politesse, ils devaient aller avec lui rendre visite au prince royal. Ils le firent; mais pendant que le jeune prince s’entretenait avec eux et s’efforçait de gagner leur amitié par toutes sortes de bons traitements, Amrous eut une conférence secrète avec les vizirs, qui venaient de recevoir la missive du sultan. Cette missive traçait à chacun la conduite qu’il devait tenir, et la suite du récit montrera suffisamment quel en était le contenu, car tout se passa selon les ordres de Hacam.

De retour auprès des nobles de Tolède, Amrous les trouva ravis du bon accueil qu’Abdérame leur avait fait. «Il me semble, leur dit-il alors, que ce serait un grand honneur pour notre ville, si le prince voulait nous accorder sa présence pendant quelques jours. Son séjour dans nos murs contribuerait sans doute à consolider et à resserrer les bonnes relations qui existent déjà entre vous et lui.» Les Tolédans applaudirent à cette idée. En effet, tout allait à merveille: le sultan leur avait donné un Espagnol pour gouverneur; il leur laissait la liberté qu’ils avaient toujours exigée, et les manières bienveillantes d’Abdérame leur faisaient espérer que ce prince, quand il serait monté sur le trône, suivrait à leur égard la conduite de son père. Ils le prièrent donc de vouloir bien honorer leur ville de sa présence. Abdérame fit d’abord des difficultés, son père lui ayant recommandé de ne pas montrer trop d’empressement; mais enfin, feignant de céder aux prières pressantes des nobles, il se laissa conduire par eux dans l’enceinte du château; après quoi il commanda les préparatifs d’un festin pour le lendemain, et envoya des invitations aux personnes distinguées par leur naissance ou par leurs richesses, tant de la ville que des campagnes environnantes.

Le lendemain matin, les convives se pressaient en foule auprès du fort. Il ne leur fut pas permis d’y pénétrer en masse, et, pendant qu’on les faisait entrer un à un par une porte, leurs montures devaient faire le tour du palais, pour aller attendre leurs maîtres à la porte de derrière. Mais dans la cour il y avait une fosse d’où l’on avait tiré le pisé destiné à la construction du château. Des bourreaux se tenaient sur le bord de cette fosse, et à mesure que les invités se présentaient, le glaive s’abattait sur leur tête. Cette horrible boucherie dura plusieurs heures, et il est impossible de déterminer le nombre des malheureux qui perdirent la vie dans cette funeste journée, connue sous le nom de journée de la fosse; quelques historiens le portent à sept cents[104], d’autres à plus de cinq mille[105].

Quand le soleil fut déjà haut, un médecin, qui n’avait vu sortir personne ni par la porte de derrière ni par celle de devant, conçut des soupçons et demanda au peuple rassemblé près de l’entrée du château, ce qu’étaient devenus les convives qui étaient arrivés de bonne heure. «Ils doivent être sortis par l’autre porte,» lui répondit-on. «C’est étrange, dit alors le médecin; j’ai été à l’autre porte, j’y ai attendu quelque temps, mais je n’en ai vu sortir personne.» Puis, regardant avec attention la vapeur qui s’élevait au-dessus des murs: «Malheureux! s’écria-t-il, cette vapeur que vous voyez n’est point, je vous le jure, la fumée d’un festin qu’on prépare: c’est le sang de vos frères égorgés!»

Privée tout d’un coup de ses citoyens les plus riches et les plus influents, Tolède tomba dans une morne stupeur, et personne ne remua pour venger les victimes de la journée de la fosse[106].

IV.