Débouchant à l’improviste par la porte du palais, Obaidallâh refoula le peuple vers le pont, traversa au pas de charge la grande rue et la Ramla, passa la rivière à gué, et, après avoir tiré à soi les soldats de la Campiña, qui avaient vu les signaux que Hacam avait faits dès le commencement de l’insurrection, il fit mettre le feu aux maisons du faubourg méridional. Ainsi que Hacam l’avait prévu, les habitants de ce faubourg, quand ils virent monter les flammes, abandonnèrent leur poste devant le palais pour aller sauver leurs femmes et leurs enfants; mais quand tout d’un coup ils furent attaqués en tête et en queue, la terreur se répandit parmi ces infortunés, et le reste de cette scène ne fut bientôt plus qu’un massacre. Les Cordouans imploraient en vain leur grâce en jetant leurs armes: terribles, inexorables, les muets, ces étrangers qui ne comprenaient pas même la prière du vaincu, les égorgeaient par centaines, n’accordant la vie qu’à trois cents personnes de distinction, pour en faire hommage au souverain, qui les fit clouer, la tête en bas, à des poteaux, le long de la rivière[112].
Ensuite Hacam consulta ses vizirs sur le parti à prendre: devait-il faire grâce aux insurgés qui avaient échappé au carnage, ou bien devait-il les traquer et les exterminer jusqu’au dernier? Les avis se trouvèrent partagés; mais Hacam se rangea à l’opinion des modérés qui l’engageaient à ne pas pousser plus loin sa vengeance. Toutefois il décida que le faubourg méridional serait entièrement détruit, et que les habitants de ce quartier devraient quitter l’Espagne dans un délai de trois jours, sous peine d’être crucifiés s’ils n’étaient pas partis à l’expiration de ce terme.
Emportant le peu qu’ils avaient pu sauver de leurs biens, ces infortunés quittèrent, avec leurs femmes et leurs enfants, les lieux qui les avaient vus naître et qu’ils ne reverraient jamais. Comme ils marchaient par troupes, le monarque ne leur ayant pas permis de marcher tous ensemble, plusieurs d’entre eux furent dévalisés en route par des bandes de soldats ou de brigands embusqués dans les ravins ou derrière les rochers. Arrivés sur les côtes de la Méditerranée, ils s’embarquèrent pour faire voile, les uns vers l’ouest de l’Afrique, les autres vers l’Egypte. Ces derniers, au nombre de quinze mille sans compter les femmes et les enfants, abordèrent dans le voisinage d’Alexandrie, sans que le gouvernement pût s’y opposer, car l’Egypte toujours rebelle aux Abbâsides, était alors en proie à une anarchie complète. Les exilés n’eurent donc rien autre chose à faire que de s’entendre avec la tribu arabe la plus puissante dans ces contrées. C’est ce qu’ils firent; mais bientôt après, quand ils se sentirent assez forts pour pouvoir se passer de la protection de ces Bédouins, ils rompirent avec eux, et, la guerre ayant éclaté, ils les battirent en rase campagne. Puis ils s’emparèrent d’Alexandrie. Attaqués à différentes reprises, ils surent se maintenir dans cette ville jusqu’à l’année 826, qu’un général du calife Mamoun les força à capituler. Alors ils s’engagèrent à passer dans l’île de Crète, dont une partie appartenait encore à l’empire byzantin. Ils en achevèrent la conquête, et leur chef, Abou-Hafç Omar al-Balloutì (originaire de Fahç al ballout, aujourd’hui Campo de Calatrava), fut le fondateur d’une dynastie qui régna jusqu’à l’année 961, époque où les Grecs reconquirent la Crète[113].
L’autre bande, qui se composait de huit mille familles, eut moins de difficulté à trouver une nouvelle patrie. C’était justement l’époque où le prince Idrîs faisait construire une nouvelle capitale, qui prit le nom de Fez, et comme ses sujets, pour la plupart nomades, montraient une invincible répugnance à se faire citadins, il s’efforçait d’y attirer des étrangers. Les exilés andalous obtinrent donc aisément la permission de s’y établir; mais ce fut au prix de la paix de tous les jours. Une colonie arabe, venue de Cairawân, s’était déjà fixée à Fez. Ces Arabes et les descendants des Celto-romains avaient les uns pour les autres une sorte de haine instinctive, et, quoique réunies sur le même sol, ces deux populations se tinrent si obstinément séparées, qu’encore au XIVe siècle on voyait tout d’abord, aux traits du visage, qu’elles étaient de race différente. Leurs goûts, leurs occupations et leurs mœurs, en se montrant diamétralement opposés, semblaient consacrer irrévocablement cette antipathie de race. Les Arabes étaient ouvriers ou marchands; les Andalous s’occupaient de travaux agricoles. Ceux-ci gagnaient péniblement leur vie; ceux-là avaient le bien-être et parfois le superflu. Aux yeux de l’Arabe, qui aimait la bonne chère, la parure et l’élégance en toutes choses, l’Andalous était un paysan rude, grossier et parcimonieux, tandis que l’Andalous, soit qu’il fût réellement content de sa sobre et rustique existence parce qu’il y était habitué, soit qu’il cachât sous un dédain affecté l’envie que lui inspirait la richesse de son voisin, regardait l’Arabe comme un efféminé qui dissipait son bien en folles dépenses. Craignant avec raison que des contestations et des disputes ne s’élevassent entre les deux colonies, le prince Idrîs les avait séparées en assignant à chacune un quartier, qui avait sa mosquée, son bazar, son atelier monétaire et jusqu’à ses murailles; mais en dépit de cette précaution, les Arabes et les Andalous vécurent pendant plusieurs siècles dans un état d’hostilité quelquefois sourde, plus souvent flagrante, et maintes fois un terrain neutre, au bord de la rivière qui séparait les deux quartiers, fut le théâtre de leurs combats[114].
Pendant que les Cordouans, après avoir vu égorger leurs pères, leurs femmes et leurs enfants, expiaient leur révolte par l’exil, les faquis, plus coupables qu’eux à coup sûr, furent graciés. L’insurrection à peine réprimée, Hacam leur avait déjà donné des preuves de sa clémence. Quand l’ordre eut été donné d’arrêter et de mettre à mort ceux qu’on suspectait d’avoir excité la révolte, quoiqu’ils n’y eussent pas pris une part ostensible, les agents de police découvrirent la retraite d’un faqui, lequel s’était caché dans le sérail du cadi, son parent. Au moment où ils allaient le tuer, le cadi, attiré par les cris de ses femmes, accourut en toute hâte; mais il s’efforça en vain de faire relâcher son parent en disant qu’on l’avait arrêté mal à propos: on lui répondit d’un ton rogue qu’on avait reçu des ordres très-positifs et qu’on les exécuterait. Alors le cadi se rendit au palais, et, ayant demandé et obtenu une audience: «Seigneur, dit-il, le Prophète a été clément alors qu’il pardonna aux Coraichites qui l’avaient combattu et qu’il les combla de bienfaits. Plus que personne au monde, vous, qui êtes sorti de la même famille, vous devez vous régler sur son exemple.» Puis il raconta ce qui venait d’arriver, et quand il eut fini de parler, le monarque, touché et attendri, fit non-seulement relâcher le prisonnier en question, mais il amnistia aussi les autres faquis[115], lesquels pour la plupart avaient cherché un asile à Tolède, leur rendit leurs biens et leur permit de se fixer dans telle province de l’Espagne qu’ils voudraient, à l’exception de Cordoue et de ses environs[116]. Même Yahyâ, qui s’était réfugié parmi une tribu berbère, fut gracié; de plus il obtint la permission de revenir à la cour, et le monarque lui accorda de nouveau sa faveur[117]. Quelques-uns, cependant, furent exclus de l’amnistie. Tâlout, de la tribu arabe de Moâfir, fut de ce nombre. Ce disciple de Mâlik, qui s’était signalé comme un des plus hardis démagogues, s’était caché chez un juif; mais au bout d’une année, las de sa captivité volontaire, quoique le juif n’eût rien négligé pour lui rendre son séjour aussi agréable que possible, il parla à son hôte en ces termes: «J’ai l’intention de quitter demain votre demeure, où j’ai trouvé une hospitalité dont je garderai un éternel souvenir, pour me rendre chez le vizir Abou-’l-Bassâm qui, à ce que j’ai entendu dire, a beaucoup d’influence à la cour, et qui me doit quelque reconnaissance, car il a été mon disciple. Peut-être voudra-t-il bien intercéder pour moi auprès de cet homme.—Seigneur, lui répondit le juif, ne vous fiez pas à un courtisan qui peut-être serait capable de vous trahir. Si vous voulez me quitter parce que vous craignez de m’être à charge, je vous jure que, dussiez-vous rester chez moi pendant toute votre vie, votre présence ne causerait pas le moindre dérangement dans ma maison.» Malgré les prières du juif, Tâlout persista dans son projet, et le lendemain il profita du crépuscule du soir pour se rendre inaperçu au palais du vizir.
Abou-’l-Bassâm fut fort étonné en voyant entrer chez lui ce proscrit qu’il croyait à cent lieues de Cordoue. «Soyez le bienvenu, lui dit-il en le faisant asseoir à ses côtés; mais d’où venez-vous et où avez-vous été pendant tout ce temps?» Le faqui lui raconta alors avec quel dévoûment le juif l’avait caché; après quoi il ajouta: «Je suis venu chez vous pour vous prier d’être mon intercesseur auprès de cet homme[118].—Tenez-vous assuré, lui répondit le vizir, que je ferai de mon mieux pour vous faire amnistier. Ce ne sera pas bien difficile, au reste, car le sultan regrette d’avoir été si sévère. Restez cette nuit dans ma demeure; demain j’irai chez le prince.»
Parfaitement rassuré par ces paroles, Tâlout dormit cette nuit-là du sommeil du juste. Il était loin de soupçonner que son hôte, qui l’avait accueilli avec tant de bienveillance et qui lui avait fait les promesses les plus propres à le tranquilliser sur l’avenir, eût conçu l’idée de le trahir et de le livrer au prince. Telle était pourtant l’intention que nourrissait cet homme dissimulé et perfide, lorsqu’il se rendit au palais le lendemain matin, après avoir pris les mesures nécessaires afin de rendre impossible l’évasion du faqui. «Que pensez-vous, dit-il au prince avec un malin sourire, d’un bélier gras qui n’aurait pas quitté le ratelier depuis un an?» Ne cherchant pas de finesse à ce que le vizir venait de dire, Hacam lui répondit gravement: «La viande gavée est lourde; je trouve plus légère et plus succulente celle d’un animal qu’on a laissé paître en liberté.—Ce n’est pas là ce que je veux dire, continua le vizir; je tiens Tâlout dans ma maison.—Vraiment! et par quel moyen est-il tombé en ton pouvoir?—Par quelques paroles bienveillantes.»
Alors Hacam donna l’ordre qu’on amenât Tâlout. Celui-ci, au moment où il entra dans la salle où se tenait le monarque, tremblait de peur. Pourtant Hacam n’avait pas l’air courroucé, quand il lui dit d’un ton de doux reproche: «Sois de bonne foi, Tâlout; si ton père ou ton fils avaient été assis sur le trône que j’occupe, t’auraient-ils accordé autant d’honneurs, autant de faveurs que moi? Toutes les fois que tu as imploré mon assistance pour toi-même ou pour d’autres, n’ai-je pas apporté tout le zèle possible à te donner satisfaction? Combien de fois, pendant ta maladie, ne t’ai-je pas visité en personne? A la mort de ta femme, n’ai-je pas été te prendre à la porte de ta maison? N’ai-je pas suivi, à pied, son convoi depuis le faubourg? Après la cérémonie, ne t’ai-je pas reconduit, à pied, jusqu’à ta demeure?... Et voilà ma récompense!... Tu as voulu souiller mon honneur, profaner ma majesté; tu as voulu verser mon sang!»...
A mesure que le monarque parlait, Tâlout s’était rassuré, et à présent qu’il se tenait convaincu que sa vie n’était pas en péril, il avait repris son assurance et son audace habituelles. Hacam avait cru l’émouvoir; mais Tâlout, nullement attendri et trop orgueilleux pour s’avouer ingrat et coupable, lui répondit avec une sécheresse hautaine: «Je ne puis mieux faire que de vous dire la vérité: en vous haïssant, j’ai obéi à Dieu; dès lors tous vos bienfaits ne vous servaient de rien.»
A ces paroles, qui ressemblaient à un défi, Hacam ne put réprimer un mouvement de colère; mais se maîtrisant aussitôt, il reprit avec calme: «En ordonnant de t’amener ici, je repassais dans ma mémoire tous les genres de supplices, pour choisir le plus cruel à ton usage; mais à présent je te dis: Celui qui, à ce que tu prétends, t’avait ordonné de me haïr, il m’ordonne, à moi, de te pardonner. Vis et sois libre, sous la garde de Dieu! Tant que durera mon existence, je te le jure par le Tout-Puissant, tu seras, comme autrefois, entouré de faveurs et d’hommages.... Plût à Dieu, ajouta-t-il en soupirant, que ce qui s’est passé n’eût point eu lieu!»