L’étudiant de Torrox était donc déjà parvenu à une haute fortune, mais il voulait monter plus haut encore, et ce qu’il jugeait surtout nécessaire pour atteindre ce but, c’était de se faire des amis parmi les généraux. Les affaires de la Mauritanie lui en fournirent les moyens.
Dans ce pays la guerre entre les partisans des Fatimides et ceux des Omaiyades n’avait pas discontinué un seul instant, mais elle avait pris un autre caractère. Abdérame III avait combattu les Fatimides pour préserver sa patrie d’une invasion étrangère. A l’époque dont nous parlons, ce péril n’existait plus. Les Fatimides avaient tourné leurs armes contre l’Egypte. Dans l’année 969, ils avaient conquis ce pays, et trois années plus tard leur calife Moïzz avait quitté Mançourîa, la capitale de son empire, pour aller fixer sa résidence sur les bords du Nil, après avoir confié la vice-royauté de l’Ifrikia et de la Mauritanie au prince Cinhédjite Abou-’l-Fotouh Yousof ibn-Zîrî. Dès lors l’Espagne n’avait plus rien à craindre des prétendus descendants d’Alî, et comme les possessions africaines lui coûtaient bien plus qu’elles ne lui rapportaient, Hacam aurait peut-être agi sagement de les abandonner. Mais en le faisant, il aurait cru manquer à l’honneur, et au lieu de renoncer à ces domaines, il tâchait au contraire d’en reculer les frontières. Il faisait donc une guerre de conquête contre les princes de la dynastie d’Edris, qui tenaient pour les Fatimides.
Hasan ibn-Kennoun, qui régnait sur Tanger, Arzilla et d’autres places du littoral, était de ce nombre. Il s’était déclaré tantôt pour les Omaiyades, tantôt pour les Fatimides, selon que les uns ou les autres étaient les plus puissants; cependant il avait plus de penchant pour les derniers, qui lui paraissaient moins à craindre que les Omaiyades dont les possessions touchaient aux siennes. Aussi s’était-il déclaré le premier de tous pour Abou-’l-Fotouh, lorsque ce vice-roi fut venu dans la Mauritanie, qu’il parcourut en vainqueur. Hacam lui gardait rancune à cause de sa défection, et après le départ d’Abou’l-Fotouh, il ordonna au général Ibn-Tomlos[211] d’aller punir Ibn-Kennoun et le réduire à l’obéissance. Au commencement du mois d’août de l’année 972, Ibn-Tomlos s’embarqua donc avec une nombreuse armée, et, ayant tiré à soi une grande partie de la garnison de Ceuta, il marcha contre Tanger. Ibn-Kennoun, qui se trouvait dans cette ville, alla à sa rencontre; mais il essuya une déroute si complète, qu’il ne put pas même songer à rentrer dans Tanger. Abandonnée ainsi à elle même, cette ville se vit bientôt forcée de capituler avec l’amiral omaiyade qui bloquait son port, et de son côté, l’armée de terre s’empara de Deloul et d’Arzilla.
Jusque-là les troupes omaiyades avaient été victorieuses; mais la fortune changea pour elles. Ayant appelé de nouvelles levées sous ses drapeaux, Ibn-Kennoun reprit l’offensive et marcha sur Tanger. Il battit Ibn-Tomlos qui était allé à sa rencontre et qui trouva la mort sur le champ de bataille. Alors tous les autres princes édrisides levèrent l’étendard de la révolte, et les officiers de Hacam, qui s’étaient retirés dans Tanger, lui écrivirent que, s’ils ne recevaient pas sans retard des renforts, c’en était fait de la domination omaiyade en Mauritanie.
Sentant la gravité du péril, Hacam résolut aussitôt d’envoyer en Afrique ses meilleures troupes et son meilleur général, le vaillant Ghâlib. L’ayant fait venir à Cordoue: «Pars, Ghâlib, lui dit-il; prends soin de ne revenir ici que comme vainqueur, et sache que tu ne pourras te faire pardonner une défaite qu’en mourant sur le champ de bataille. N’épargne pas l’argent; répands-le à pleines mains entre les partisans des rebelles. Détrône tous les Edrisides et envoie-les en Espagne.»
Ghâlib traversa le Détroit avec l’élite des troupes espagnoles. Il débarqua à Caçr-Maçmouda, entre Ceuta et Tanger, et se porta aussitôt en avant. Ibn-Kennoun tenta de l’arrêter; cependant il n’y eut pas de bataille proprement dite, mais seulement des escarmouches qui durèrent plusieurs jours, et pendant lesquelles Ghâlib tâcha de corrompre les chefs de l’armée ennemie. Il y réussit. Séduits par l’or qu’on leur offrait, ainsi que par les superbes vêtements et les épées ornées de pierreries que l’on faisait briller à leurs yeux, les officiers d’Ibn-Kennoun passèrent presque tous sous le drapeau omaiyade. L’Edriside n’eut d’autre parti à prendre que de se jeter dans une forteresse qui se trouvait sur la crête d’une montagne, non loin de Ceuta, et qui portait le nom fort bien choisi de Rocher des aigles[212].
Le calife reçut avec beaucoup de joie la nouvelle de ce premier succès; mais quand il apprit combien d’argent Ghâlib avait dépensé pour acheter les chefs berbers, il trouva que ce général avait pris un peu trop à la lettre la recommandation qu’il lui avait faite. En effet, soit qu’on gaspillât en Mauritanie les trésors de l’Etat, soit qu’on les volât, les dépenses que l’on portait au compte du calife passaient toute mesure. Voulant mettre un terme à ces prodigalités ou à ces brigandages, Hacam résolut d’envoyer en Mauritanie, en qualité de contrôleur général des finances, un homme d’une probité éprouvée. Son choix tomba sur Ibn-abî-Amir. Il le nomma cadi suprême[213] de la Mauritanie, en lui enjoignant de surveiller toutes les actions des généraux et particulièrement leurs opérations financières. En même temps il fit parvenir à ses officiers militaires et civils l’ordre de ne rien entreprendre sans avoir consulté préalablement Ibn-abî-Amir et de s’être assurés qu’il approuvait leurs plans.
Pour la première fois de sa vie, Ibn-abî-Amir se trouva ainsi mis en rapport avec l’armée et ses chefs. C’était justement ce qu’il désirait; mais il aurait préféré sans doute que la chose eût eu lieu dans d’autres circonstances et à d’autres conditions. La tâche qu’il avait à remplir était extrêmement difficile et délicate. Son propre intérêt lui commandait de s’attacher les généraux, et cependant il avait été envoyé dans le camp pour exercer sur eux une surveillance toujours plus ou moins odieuse. Grâce à la rare adresse dont lui seul possédait le secret, il sut toutefois se tirer d’affaire et concilier son intérêt avec son devoir. Il s’acquitta de sa mission à l’entière satisfaction du calife; mais il le fit avec tant de ménagements pour les officiers, que ceux-ci, au lieu de le prendre en haine, comme on aurait pu le craindre, ne tarissaient pas sur son éloge. En même temps il forma des liaisons avec les princes africains et les chefs des tribus berbères, liaisons qui dans la suite lui furent fort utiles. Il s’accoutuma aussi à la vie des camps, et il gagna l’affection des soldats auxquels un instinct secret disait peut-être qu’il y avait dans ce cadi l’étoffe d’un guerrier.
Cependant Ghâlib, après avoir soumis tous les autres Edrisides, était allé assiéger Ibn-Kennoun dans son Rocher des aigles, et comme ce château était, sinon inexpugnable, du moins fort difficile à prendre, le calife avait envoyé en Mauritanie des troupes nouvelles, tirées des garnisons qui couvraient les frontières septentrionales de l’empire, et commandées par le vizir Yahyâ ibn-Mohammed Todjîbî, le vice-roi de la Frontière supérieure. Ce renfort étant arrivé en octobre 973, le siége fut poussé avec tant de vigueur qu’Ibn-Kennoun fut obligé de capituler (vers la fin de février 974). Il demanda et obtint que lui, sa famille et ses soldats auraient la vie sauve, et qu’on leur laisserait leurs biens; mais il dut consentir à livrer sa forteresse et s’engager à se rendre à Cordoue.
La Mauritanie pacifiée, Ghâlib repassa le Détroit, accompagné de tous les princes édrisides. Le calife et les notables de Cordoue allèrent au-devant du vainqueur, et l’entrée triomphale de Ghâlib fut une des plus belles dont la capitale des Omaiyades eût jamais été témoin (21 septembre 974). Au reste, le calife se montra fort généreux envers les vaincus et surtout envers Ibn-Kennoun. Il lui prodigua des cadeaux de toute sorte, et comme ses soldats, qui étaient au nombre de sept cents, étaient renommés par leur bravoure, il les prit à son service et fit inscrire leurs noms sur les rôles de l’armée[214].