L’entrée de Ghâlib dans la capitale avait été le dernier beau jour dans la vie du calife. Peu de temps après, vers le mois de décembre, il eut une grave attaque d’apoplexie[215]. Sentant lui-même que sa fin approchait, il ne s’occupa plus que de bonnes œuvres. Il affranchit une centaine de ses esclaves, réduisit d’un sixième les contributions royales dans les provinces espagnoles de l’empire, et ordonna que le loyer des boutiques des selliers de Cordoue, lesquelles lui appartenaient, fût remis régulièrement et à perpétuité aux maîtres chargés de l’instruction des enfants pauvres[216]. Quant aux affaires d’Etat, dont il ne pouvait plus s’occuper qu’à de rares intervalles, il en abandonna la direction au vizir Moçhafî[217], et l’on fut bientôt à même de s’apercevoir qu’une autre main tenait le gouvernail. Plus économe que son maître, Moçhafî trouva que l’administration des provinces africaines et l’entretien des princes édrisides coûtaient trop à l’Etat. Par conséquent, après avoir fait prendre à ces derniers l’engagement de ne plus rentrer en Mauritanie, il les fit partir pour Tunis, d’où ils se rendirent à Alexandrie[218], et, ayant rappelé en Espagne le vizir Yahyâ ibn-Mohammed le Todjîbide, qui depuis le départ de Ghâlib avait été vice-roi des possessions africaines, il confia le gouvernement de ces dernières aux deux princes indigènes Djafar et Yahyâ, fils d’Alî ibn-Hamdoun[219]. Cette dernière mesure lui était dictée non-seulement par une sage économie, mais aussi par la crainte que lui inspiraient les chrétiens du Nord. Enhardis par la maladie du calife et par l’absence de ses meilleures troupes, ceux-ci avaient recommencé les hostilités dans le printemps de l’année 975, et, aidés par Abou-’l-Ahwaç Man, de la famille des Todjîbides de Saragosse, ils avaient mis le siége devant plusieurs forteresses musulmanes[220]. Moçhafî jugea avec raison que dans ces circonstances il devait avant tout pourvoir à la défense du pays, et quand le brave Yahyâ ibn-Mohammed fut de retour, il se hâta de le nommer de nouveau vice-roi de la Frontière supérieure[221].
Quant au calife, une seule pensée l’occupait entièrement pendant les derniers mois de sa vie: celle d’assurer le trône à son fils encore enfant. Avant son avénement au trône, il n’avait pas vu se réaliser son vœu le plus cher, celui d’être père, et comme il était déjà assez avancé en âge, il désespérait presque de le devenir, lorsque, dans l’année 962, Aurore lui donna un fils qui reçut le nom d’Abdérame. Trois années plus tard, elle lui en donna un autre, Hichâm. La joie que la naissance de ces deux enfants causa au calife fut immense, et c’est de cette époque que datait l’influence presque illimitée qu’Aurore exerçait sur l’esprit de son époux[222]. Mais sa joie fut bientôt troublée. Son fils aîné, l’espoir de sa vieillesse, mourut en bas âge. Il ne lui restait maintenant que Hichâm, et il se demandait avec anxiété si ses sujets, au lieu de reconnaître cet enfant pour leur souverain, ne donneraient pas plutôt la couronne à un de ses oncles. Cette inquiétude était assez naturelle. Jamais encore un roi mineur ne s’était assis sur le trône de Cordoue, et l’idée d’une régence répugnait extrêmement aux Arabes. Pourtant Hacam n’aurait voulu pour rien au monde qu’un autre que son fils lui succédât, et d’ailleurs une vieille prophétie disait que la dynastie omaiyade tomberait aussitôt que la succession sortirait de la ligne directe[223].
Pour assurer le trône à son fils, le calife ne voyait d’autre moyen que de lui faire prêter serment le plus tôt possible. Par conséquent, il convoqua les grands du royaume à une séance solennelle qui aurait lieu le 5 février 976. Au jour fixé il annonça son intention à l’assemblée, en invitant tous ceux qui en faisaient partie à signer un acte par lequel Hichâm était déclaré héritier du trône. Personne n’osa refuser sa signature, et alors le calife chargea Ibn-abî-Amir et le secrétaire d’Etat Maisour, un affranchi d’Aurore[224], de faire faire plusieurs copies de cet acte, de les envoyer dans les provinces espagnoles et africaines, et d’inviter, non-seulement les notables, mais encore les hommes du peuple, à y apposer leurs signatures[225]. Cet ordre fut exécuté sur-le-champ, et comme on craignait trop le calife pour oser lui désobéir, les signatures ne firent défaut nulle part. En outre, le nom de Hichâm fut prononcé désormais dans les prières publiques, et quand Hacam mourut (1er octobre 976[226]), il emporta dans la tombe la ferme conviction que son fils lui succéderait, et qu’au besoin Moçhafî et Ibn-abî-Amir, lequel venait d’être nommé majordome[227], sauraient faire respecter par les Andalous le serment qu’ils avaient prêté.
VII.
Hacam avait rendu le dernier soupir entre les bras de ses deux principaux eunuques, Fâyic et Djaudhar. Eux exceptés, tout le monde ignorait encore qu’il avait cessé de vivre. Ils résolurent de tenir sa mort secrète, et se consultèrent sur le parti à prendre.
Quoique esclaves, ces deux eunuques, dont l’un portait le titre de maître de la garde-robe, l’autre celui de grand fauconnier, étaient des grands seigneurs, des hommes puissants. Ils avaient à leur service une foule de serviteurs armés qu’ils payaient, et qui n’étaient ni eunuques ni esclaves. En outre ils avaient sous leurs ordres un corps de mille eunuques slaves, tous esclaves du calife, mais en même temps fort riches, car ils possédaient de grosses terres et des palais. Ce corps, qui passait pour le plus bel ornement de la cour, jouissait de priviléges énormes. Ses membres opprimaient et maltraitaient les Cordouans de toutes les manières, et le calife, malgré son amour pour la justice, avait toujours fermé les yeux sur leurs délits et même sur leurs crimes. A ceux qui appelaient son attention sur les violences dont ils se rendaient coupables, il avait répondu invariablement: «Ces hommes sont les gardiens de mon harem; ils ont toute ma confiance et il m’est impossible de les réprimander sans cesse; mais je me tiens convaincu que si mes sujets les traitent avec douceur et avec respect, comme il est de leur devoir, ils n’auront pas à se plaindre d’eux.» Un tel excès de bonté avait rendu les Slaves vains et orgueilleux. Ils se considéraient comme le corps le plus puissant de l’Etat, et leurs chefs, Fâyic et Djaudhar, s’imaginaient que le choix du nouveau calife dépendait d’eux seuls.
Or, ni l’un ni l’autre ne voulaient de Hichâm. Si cet enfant montait sur le trône, le ministre Moçhafî, qu’ils n’aimaient pas, régnerait de fait, et leur influence serait à peu près nulle. La nation, il est vrai, avait déjà prêté serment à Hichâm; mais les deux eunuques appréciaient un serment politique à sa juste valeur, et ils savaient que la plupart de ceux qui avaient juré, l’avaient fait à contre-cœur. Ils n’ignoraient pas non plus que l’opinion publique repoussait l’idée d’une régence, et que bien peu de gens aimeraient à voir monter sur le trône un chef temporel et spirituel qui n’avait pas encore atteint sa douzième année. D’un autre côté, ils espéraient regagner facilement une popularité fort compromise, si, répondant au vœu général, ils donnaient la couronne à un prince d’un âge plus mûr. Joignez-y que ce prince, qui leur devrait son élévation, leur serait attaché par les liens de la reconnaissance, et qu’ils pouvaient se flatter de l’espoir de gouverner l’Etat sous son nom.
Ils résolurent donc bien vite d’écarter Hichâm. Ils tombèrent aussi d’accord de donner la couronne à son oncle Moghîra, qui comptait alors vingt-sept ans, à la condition toutefois que celui-ci nommerait son neveu son successeur, car ils ne voulaient pas avoir l’air de mettre tout à fait de côté les dernières volontés de leur ancien maître.
Ces points arrêtés: «Il faut maintenant faire venir Moçhafî, dit Djaudhar; nous lui couperons la tête, après quoi nous pourrons exécuter nos projets.» Mais l’idée de ce meurtre fit frémir Fâyic, qui, moins prévoyant que son collègue, était en revanche plus humain. «Bon Dieu! s’écria-t-il; comment, mon frère[228], vous voulez tuer le secrétaire de notre maître sans qu’il ait fait rien qui mérite la mort? Gardons-nous de commencer par répandre un sang innocent! A mon avis Moçhafî n’est pas dangereux, et je crois qu’il n’entravera pas nos projets.» Djaudhar ne fut pas de cette opinion; mais comme Fâyic était son supérieur, il fut obligé de lui céder. On résolut donc de gagner Moçhafî par la douceur, et on le fit venir au palais.
Quand il y fut arrivé, les deux eunuques l’informèrent de la mort du calife, et, lui ayant communiqué le projet qu’ils avaient formé, ils lui demandèrent son concours.