Le plan des eunuques répugnait extrêmement au ministre; mais comme il les connaissait et qu’il savait ce dont ils étaient capables, il feignit de l’approuver. «Votre projet, leur dit-il, est sans doute le meilleur que l’on puisse former. Exécutez-le; moi et mes amis, nous vous aiderons de tout notre pouvoir. Vous feriez bien, toutefois, de vous assurer de l’assentiment des grands du royaume; ce serait le meilleur moyen pour empêcher une révolte. Quant à moi, ma conduite est toute tracée: je garderai la porte du palais et j’attendrai vos ordres.»
Ayant réussi de cette manière à inspirer aux eunuques une fausse sécurité, Moçhafî convoqua ses amis, à savoir son neveu Hichâm, Ibn-abî-Amir, Ziyâd ibn-Aflah (un client de Hacam II), Câsim ibn-Mohammed (le fils du général Ibn-Tomlos qui avait péri en Afrique en combattant contre Ibn-Kennoun), et quelques autres hommes influents. Il fit venir aussi les capitaines des troupes espagnoles et les chefs du régiment africain sur lequel il comptait le plus, celui des Béni-Birzél. Puis, tous ses partisans étant réunis, il les instruisit de la mort du calife et du projet des eunuques; après quoi il continua en ces termes: «Si Hichâm monte sur le trône, nous n’aurons rien à redouter et nous pourrons faire tout ce que nous voudrons; mais si Moghîra l’emporte, nous perdrons nos postes et peut-être la vie, car ce prince nous hait.»
Toute l’assemblée fut de son avis, et on lui conseilla de faire échouer le projet des eunuques en faisant tuer Moghîra avant que celui-ci eût été instruit de la mort de son frère. Moçhafî approuva ce projet; mais quand il demanda qui se chargerait de l’exécuter, il ne reçut point de réponse. Personne ne voulait se souiller d’un tel assassinat.
Ibn-abî-Amir prit alors la parole. «Je crains, dit-il, que nos affaires ne tournent à mal. Nous sommes les amis du chef que voici; ce qu’il commande, il faut le faire, et puisque personne d’entre vous ne veut se charger de cette entreprise, je m’en charge, moi, pourvu toutefois que notre chef y consente. Ne craignez donc rien et ayez confiance en moi.»
Ces paroles excitèrent une surprise générale. On ne s’attendait pas à voir un fonctionnaire civil se présenter pour accomplir un meurtre que des guerriers accoutumés à la vue du sang et du carnage n’osaient pas commettre. On accepta toutefois son offre avec empressement, et on lui dit: «Vous avez raison, après tout, de vous charger de l’exécution de ce projet. Comme vous avez l’honneur d’être admis dans l’intimité du calife Hichâm et que vous jouissez aussi de l’estime de plusieurs autres membres de la famille royale, personne ne pourrait remplir aussi bien que vous une tâche aussi délicate.»
Ibn-abî-Amir monta donc à cheval, et, accompagné du général Bedr (un client d’Abdérame III), de cent gardes du corps et de quelques escadrons espagnols, il se rendit vers le palais de Moghîra. Quand il y fut arrivé, il posta les gardes du corps à la porte, fit cerner le palais par les autres troupes, et, pénétrant seul dans la salle où se trouvait le prince, il lui dit que le calife n’était plus et que Hichâm lui avait succédé. «Cependant, ajouta-t-il, les vizirs craignent que vous ne soyez mécontent d’un tel arrangement, et ils m’ont envoyé auprès de vous pour vous demander ce que vous en pensez.»
Le prince pâlit à ces paroles. Il ne comprenait que trop bien ce qu’elles signifiaient, et, voyant déjà le glaive suspendu sur sa tête, il dit d’une voix tremblante: «La mort de mon frère m’afflige plus que je ne puis vous le dire; mais j’apprends avec satisfaction que mon neveu lui a succédé. Que son règne soit long et heureux! Quant à ceux qui vous ont envoyé vers moi, dites-leur que je leur obéirai en toutes choses et que je tiendrai le serment que j’ai déjà prêté à Hichâm. Exigez de moi toutes les garanties que vous voudrez; mais si vous êtes venu pour autre chose encore, je vous supplie d’avoir pitié de moi. Ah! je vous en conjure par l’Eternel, épargnez mes jours et réfléchissez mûrement à ce que vous allez faire!»
Ibn-abî-Amir eut pitié de la jeunesse du prince, et, se laissant gagner par son air candide, il crut à la sincérité de ses protestations. Il n’avait pas reculé devant l’idée d’un meurtre qu’il jugeait nécessaire au bien de l’Etat et à ses propres intérêts, mais il ne voulait pas souiller ses mains du sang d’un homme qu’il ne croyait pas à craindre. Il écrivit donc à Moçhafî pour lui dire qu’il avait trouvé le prince dans les meilleures dispositions, qu’il n’y avait rien à redouter de sa part, et que par conséquent il demandait l’autorisation de lui laisser la vie. Il chargea un soldat d’aller porter ce billet au ministre. Bientôt après, ce soldat revint avec la réponse de Moçhafî. Elle était conçue en ces termes: «Tu gâtes tout par tes scrupules, et je commence à croire que tu nous as trompés. Fais ton devoir, sinon nous enverrons un autre à ta place.»
Ibn-abî-Amir montra au prince ce billet qui contenait son arrêt de mort; puis, ne voulant pas être témoin de l’acte horrible qui allait s’accomplir, il quitta la salle et ordonna aux soldats d’y entrer. Sachant ce qu’ils avaient à faire, ceux-ci étranglèrent le prince, et, ayant suspendu son cadavre dans un cabinet contigu, ils dirent aux domestiques que le prince s’était pendu alors qu’ils voulaient le forcer d’aller rendre hommage à son neveu. Bientôt après, ils reçurent d’Ibn-abî-Amir l’ordre d’enterrer le cadavre dans la salle et d’en murer les portes.
Sa tâche accomplie, Ibn-abî-Amir retourna auprès du ministre, et lui dit que ses ordres avaient été exécutés. Moçhafî le remercia avec effusion, et pour lui montrer sa reconnaissance, il le fit asseoir à ses côtés.