Fâyic et Djaudhar ne tardèrent pas à apprendre que Moçhafî les avait trompés et qu’il avait déjoué leur projet. L’un et l’autre, mais Djaudhar surtout, étaient furieux. «Vous voyez maintenant, dit-il à son collègue, que j’avais raison lorsque je soutenais qu’avant tout il fallait nous débarrasser de Moçhafî; mais vous n’avez pas voulu me croire.» Cependant ils furent obligés de faire bonne mine à mauvais jeu, et, étant venus trouver Moçhafî, ils lui firent leurs excuses en disant qu’ils avaient été mal inspirés et que son plan valait beaucoup mieux que le leur. Le ministre, qui les haïssait autant qu’il était haï par eux, mais qui en ce moment ne pouvait pas encore songer à les punir, fit semblant d’agréer leurs explications, de sorte qu’en apparence du moins, la paix était rétablie entre eux et lui[229].
Dans la matinée du lendemain, lundi 2 octobre, les habitants de Cordoue reçurent l’ordre de se rendre au palais. Quand ils y furent arrivés, ils trouvèrent le jeune calife dans la salle du trône. Près de lui se tenait Moçhafî, qui avait Fâyic à sa droite et Djaudhar à sa gauche. Les autres dignitaires étaient aussi à leurs places. Le cadi Ibn-as-Salîm fit d’abord prêter le serment par les oncles et les cousins du monarque, puis par les vizirs, les serviteurs de la cour, les principaux Coraichites et les notables de la capitale. Cela fait, Ibn-abî-Amir fut chargé de le faire prêter par le reste de l’assemblée. La chose n’était pas aisée, car il y avait des réfractaires; mais grâce à son éloquence et à son talent de persuasion, Ibn-abî-Amir réussit à la mener à bonne fin, de sorte qu’il y eut à peine deux ou trois personnes qui persistèrent dans leur refus. Aussi tout le monde fut d’accord pour louer le tact et l’habileté dont l’inspecteur de la monnaie avait fait preuve à cette occasion[230].
Jusque-là tout avait réussi à Moçhafî et ses partisans, et l’avenir semblait sans nuages. Le peuple, à en juger par son attitude calme et résignée, s’était accoutumé à l’idée d’une régence, qui naguère lui inspirait tant d’aversion et d’effroi. Mais ces apparences étaient trompeuses; le feu couvait sous la cendre. On maudissait en secret les grands seigneurs avides et ambitieux qui s’étaient emparés du pouvoir, et qui avaient inauguré leur règne par le meurtre de l’infortuné Moghîra. Les eunuques slaves prirent grand soin de fomenter le mécontentement des habitants de la capitale, et en peu de temps il devint tel que d’un instant à l’autre il pouvait se changer en révolte. Ibn-abî-Amir, qui ne se faisait pas illusion sur cette disposition des esprits, conseilla alors à Moçhafî d’intimider le peuple par une promenade militaire, de réveiller chez lui l’amour qu’il avait toujours eu pour ses monarques en lui montrant le jeune calife, et de le contenter par l’abolition de quelque impôt. Le ministre ayant approuvé ces propositions, on résolut que le calife se montrerait au peuple le samedi 7 octobre. Dans la matinée de ce jour, Moçhafî, qui jusque-là n’avait porté que le titre de vizir, fut nommé, ou plutôt se nomma lui-même, hâdjib ou premier ministre, tandis qu’Ibn-abî-Amir, conformément à la volonté expresse d’Aurore[231], fut promu à la dignité de vizir, à la charge de gouverner l’Etat conjointement avec Moçhafî. Ensuite Hichâm II parcourut à cheval les rues de la capitale, entouré d’un nombre immense de soldats et accompagné d’Ibn-abî-Amir. En même temps on publia un décret en vertu duquel l’impôt sur l’huile, l’un des plus odieux et qui pesait principalement sur les classes inférieures, fut aboli. Ces mesures, la dernière surtout, produisirent l’effet qu’on s’en était promis, et comme Ibn-abî-Amir prit soin de faire dire par ses amis que c’était lui qui avait conseillé l’abolition de l’impôt sur l’huile, le peuple des rues, celui qui fait les émeutes, le proclama un véritable ami des pauvres[232].
Les eunuques, toutefois, continuaient à ourdir des complots, et Moçhafî fut informé par ses espions que des personnes fort suspectes et qui semblaient servir d’intermédiaires entre les eunuques et leurs amis du dehors, passaient et repassaient sans cesse par la porte de Fer. Afin de rendre la surveillance plus facile, le premier ministre fit murer cette porte, de manière qu’on ne pouvait plus entrer dans le palais que par celle de la Sodda. En outre il pria Ibn-abî-Amir de faire tous ses efforts pour enlever à Fâyic et Djaudhar leurs serviteurs armés qui n’étaient ni eunuques ni esclaves. Ibn-abî-Amir le lui promit, et à force d’argent et de promesses il y réussit si bien, que cinq cents hommes quittèrent le service des deux eunuques pour le sien. Comme il pouvait compter en outre sur l’appui du régiment africain des Beni-Birzél, sa puissance était bien plus grande que celle de ses adversaires. Djaudhar le comprit, et fort mécontent de ce qui se passait, il offrit sa démission comme grand fauconnier et demanda la permission de quitter le palais califal. Ce n’était qu’une ruse. Croyant qu’on ne pouvait se passer de ses services, il se tenait assuré que sa demande lui serait refusée, et qu’alors il aurait l’occasion de dicter à ses adversaires les conditions auxquelles il consentait à rester à son poste. Son espoir fut trompé. Contre son attente, sa démission fut acceptée. Ses partisans en furent exaspérés outre mesure; ils se répandirent en invectives et en menaces contre Moçhafî et contre Ibn-abî-Amir. Un de leurs chefs, Dorrî, le majordome en second, se signala surtout par la violence de ses discours. Alors Moçhafî chargea Ibn-abî-Amir de chercher un moyen quelconque pour le débarrasser de cet homme. Ce moyen n’était pas difficile à trouver. Dorrî était seigneur de Baéza, et les habitants de ce district avaient fort à souffrir de la tyrannie et de la rapacité des intendants de leur maître. Ibn-abî-Amir profita de cette circonstance. Il fit dire secrètement aux habitants de Baéza que s’ils voulaient venir porter plainte contre leur seigneur et ses employés, ils pouvaient être assurés que le gouvernement leur donnerait raison. Ils ne manquèrent pas de le faire, et Dorrî fut sommé par un ordre du calife de se rendre à l’hôtel du vizirat afin d’y être confronté avec ses sujets. Il obéit; mais arrivé à l’hôtel et voyant qu’on y avait déployé un grand appareil militaire, il craignit pour sa vie et voulut retourner sur ses pas. Ibn-abî-Amir l’en empêcha en le saisissant au collet. Une lutte s’ensuivit, pendant laquelle Dorrî tira son adversaire par la barbe. Alors Ibn-abî-Amir appela les soldats à son secours. Les troupes espagnoles ne bougèrent pas; elles respectaient trop Dorrî pour oser porter la main sur lui; mais les Beni-Birzél, qui ne partageaient pas leurs scrupules, accoururent en toute hâte, arrêtèrent Dorrî, et se mirent à le maltraiter. Un coup de plat de sabre lui enleva ses facultés intellectuelles. On le porta aussitôt à sa demeure, où on l’acheva pendant la nuit.
Sentant que par ce meurtre ils s’étaient brouillés irréparablement avec les Slaves, les deux ministres prirent à l’instant même une mesure décisive. Fâyic et ses amis reçurent l’ordre, de la part du calife, de quitter sur-le-champ le palais; puis on leur intenta des procès à cause de malversation, et ils furent condamnés à des amendes fort considérables, qui, en les appauvrissant, les mirent hors d’état de nuire désormais aux ministres. A l’égard de Fâyic, que l’on jugeait le plus dangereux de tous, l’on montra encore plus de rigueur. Il fut exilé dans une des îles Baléares, où il mourut quelque temps après. Quant aux eunuques qui s’étaient moins compromis, on leur laissa leurs emplois, et l’un d’entre eux, Socr, fut nommé chef du palais et des gardes du corps.
Ces mesures, quoique prises par les duumvirs dans leur propre intérêt, les rendaient cependant populaires. La haine que les Cordouans portaient aux Slaves dont ils avaient eu tant à souffrir, était immense, et ils se réjouirent fort de leur ruine[233].
D’un autre côté, toutefois, le gouvernement excitait de violents murmures par son inaction vis-à-vis des chrétiens du Nord. Ces derniers, qui, comme nous l’avons dit, avaient recommencé les hostilités à l’époque où Hacam II était tombé malade, devenaient de plus en plus audacieux et poussaient même des expéditions hardies jusqu’aux portes de Cordoue. Moçhafî ne manquait, pour les repousser, ni d’argent ni de troupes; mais ne comprenant rien à la guerre, il ne faisait presque rien pour la défense du pays. La sultane Aurore s’alarmait avec raison et des progrès des chrétiens et du mécontentement des Andalous qui en était la suite. Elle communiqua ses craintes à Ibn-abî-Amir, qui de son côté s’indignait depuis longtemps de la faiblesse et de l’incapacité de son collègue, mais qui rassura la sultane en lui disant que s’il réussissait à obtenir de l’argent et le commandement de l’armée, il était certain de battre l’ennemi[234]. A la suite de cet entretien il montra clairement à son collègue que s’il persistait dans son inaction, le pouvoir lui échapperait sous peu, et qu’il était non-seulement de son devoir, mais encore de son intérêt, de prendre sans retard des mesures énergiques. Moçhafî, qui sentait qu’il avait raison, rassembla alors les vizirs et leur proposa d’envoyer une armée contre les chrétiens. Cette proposition, combattue par quelques-uns, fut approuvée par la majorité; il s’agissait seulement de savoir qui commanderait l’armée, et la responsabilité dans cette circonstance paraissait si grande aux vizirs qu’aucun d’entre eux ne voulait la prendre sur lui. «Je me charge de commander les troupes, dit alors Ibn-abî-Amir, mais à la condition que j’aurai la liberté de les choisir moi-même, et qu’on me donnera un subside de cent mille pièces d’or.» Cette somme parut exorbitante à un vizir et il le dit. «Eh bien! s’écria alors Ibn-abî-Amir, prenez-en deux cent mille, vous, et mettez-vous à la tête de l’armée si vous l’osez!» L’autre ne l’osa pas, et l’on résolut de confier le commandement à Ibn-abî-Amir et de lui donner l’argent qu’il demandait.
Ayant choisi pour l’accompagner les meilleures troupes de l’empire, le vizir se mit en campagne vers la fin du mois de février de l’année 977. Il franchit la frontière et mit le siége devant la forteresse de los Baños, une de celles que Ramire II avait fait rebâtir après sa glorieuse victoire de Simancas[235]. S’étant rendu maître du faubourg, il fit un ample butin, et vers le milieu d’avril il retourna à Cordoue avec un grand nombre de prisonniers.
Le résultat de cette campagne, bien que peu important au fond, causa cependant une grande joie dans la capitale, ce qui, dans les circonstances données, était assez naturel. Pour la première fois depuis le commencement de la guerre, l’armée musulmane avait repris l’offensive et donné une leçon à l’ennemi, leçon dont celui-ci se souvint si bien que dans la suite il ne s’avisa plus de venir troubler le sommeil des Cordouans. C’était beaucoup aux yeux de ces derniers, et pour le moment ils ne demandaient rien de plus; mais s’ils s’exagéraient peut-être les succès obtenus, il est impossible de méconnaître la grande importance que cette campagne avait eue pour Ibn-abî-Amir lui-même. Voulant gagner l’affection de l’armée, qui peut-être avait encore une certaine défiance pour cet ex-cadi transformé en général, il lui avait prodigué l’or qu’il avait reçu à titre de subside, et pendant toute la durée de la campagne il avait tenu table ouverte. Son projet lui avait pleinement réussi. Officiers et soldats s’extasiaient sur l’affabilité du vizir, sur sa libéralité et jusque sur les talents de ses cuisiniers. Dorénavant il pouvait compter sur leur dévoûment; pourvu qu’il continuât à récompenser largement leurs services, ils étaient à lui de corps et d’âme[236].