Au fur et à mesure que la puissance d’Ibn-abî-Amir augmentait, Moçhafî perdait de son crédit. Cet homme avait peu de mérite. Il était d’humble naissance, mais comme son père, un Berber du pays valencien, avait été le précepteur de Hacam, ce prince avait de bonne heure reporté sur le fils l’affection et l’estime qu’il avait eues pour le père. Moçhafî avait d’ailleurs les talents que Hacam appréciait le plus: il était homme de lettres et poète. Sa fortune avait été merveilleuse. D’abord secrétaire intime de Hacam, il était devenu successivement colonel du deuxième régiment de la Chorta, gouverneur de Majorque et premier secrétaire d’Etat[237]. Mais il n’avait pas su se faire des amis. Il avait toute la morgue d’un parvenu; son insupportable orgueil blessait les nobles qui le méprisaient à cause de sa basse extraction. Devenu premier ministre, il avait semblé d’abord vouloir se corriger de ce défaut; mais bientôt après il avait repris ses manières hautaines[238]. Sa probité était plus que suspecte. Peu de fonctionnaires, il est vrai, étaient alors à l’abri d’un tel reproche; aussi lui eût-on pardonné peut-être ses concussions manifestes, s’il eût consenti à partager ses dépouilles avec d’autres; mais il gardait tout pour lui, et c’est ce qu’on ne lui pardonnait pas[239]. On l’accusait en outre de népotisme; presque tous les postes importants étaient entre les mains de ses fils et de ses neveux[240]. Quant aux talents requis dans un homme d’Etat, Moçhafî n’en possédait aucun. Dans toutes les circonstances qui sortaient du commun des choses, il ne savait jamais que résoudre ou que faire; d’autres personnes devaient alors penser et agir pour lui, et ordinairement il s’adressait à Ibn-abî-Amir. Ce dernier se contenterait-il longtemps du rôle de confident et de conseiller que Moçhafî lui faisait jouer? Des esprits clairvoyants en doutaient; ils croyaient s’apercevoir que le moment n’était pas loin où Ibn-abî-Amir voudrait être premier ministre de nom, comme il l’était de fait.
Ils ne se trompaient pas. Ibn-abî-Amir avait déjà résolu de faire tomber Moçhafî; il y travaillait activement mais sourdement. Il ne changea rien à sa conduite envers son collègue; il continua à lui témoigner le même respect que par le passé; mais en secret il le contrariait en toutes choses et ne perdait aucune occasion pour appeler l’attention d’Aurore sur son incapacité et sur les fautes qu’il commettait[241]. Moçhafî ne se doutait de rien; ce n’était pas Ibn-abî-Amir qui lui inspirait des craintes, il le croyait au contraire son meilleur ami, mais c’était Ghâlib, le gouverneur de la Frontière inférieure, qui exerçait sur les troupes une influence illimitée[242]. En effet, Ghâlib haïssait et méprisait Moçhafî, et il ne s’en cachait pas. Justement fier des lauriers qu’il avait cueillis sur je ne sais combien de champs de bataille, il s’indignait de ce qu’un homme de rien et qui n’avait jamais tiré l’épée fût premier ministre. Il disait hautement que ce poste lui appartenait. En apparence il obéissait encore à Moçhafî; mais par sa conduite tout au moins ambiguë il montrait assez que le gouvernement n’avait pas à compter sur lui. Depuis la mort de Hacam il faisait la guerre contre les chrétiens avec une mollesse qui formait un bizarre contraste avec l’énergie bien connue de son caractère. Il ne trahissait pas encore, il ne s’était pas encore mis en révolte ouverte, il n’avait pas encore appelé les chrétiens à son aide, mais sa conduite donnait à penser qu’avant peu il ferait tout cela, et s’il le faisait, la chute du premier ministre était inévitable. Comment celui-ci aurait-il pu résister au meilleur général et aux meilleurs soldats de l’empire, qui seraient secondés par les Léonais et les Castillans? D’ailleurs, au moindre échec qu’il éprouverait, ses nombreux ennemis saisiraient l’occasion aux cheveux pour lui faire perdre son poste, ses richesses, sa tête peut-être.
Moçhafî avait assez de perspicacité pour ne pas s’aveugler sur le péril qui le menaçait, et dans son angoisse il demanda conseil à ses vizirs et surtout à Ibn-abî-Amir. On lui répondit qu’il devait se concilier l’amitié de Ghâlib à quelque prix que ce fût. Il y consentit, et alors Ibn-abî-Amir s’offrit pour médiateur. La campagne qui allait s’ouvrir, disait-il, lui fournirait l’occasion de s’aboucher avec le gouverneur de la Frontière inférieure, et ce cas échéant, il se faisait fort d’amener la réconciliation que Moçhafî désirait.
Telles étaient ses paroles, mais il méditait un tout autre projet. Dans l’espoir d’arriver à un but éclatant, les voies tortueuses ne répugnaient pas à son ambition, et au lieu de tâcher de rapprocher les deux rivaux, il songeait au contraire au moyen de les brouiller encore davantage. Il agit en conséquence. Assurant toujours Moçhafî de son entier dévoûment à ses intérêts, il vantait à Aurore les grands talents de Ghâlib; il lui répétait à chaque instant qu’on ne pouvait se passer des services de ce général, et qu’il fallait se l’attacher en lui donnant un plus haut titre que ceux qu’il avait déjà. Ses menées portèrent leur fruit. Grâce à l’influence d’Aurore, Ghâlib fut promu à la dignité de Dhou-’l-vizâratain (chef de l’administration militaire et civile) et de généralissime de toute l’armée de la Frontière; mais Moçhafî ne s’était pas opposé à cette mesure, il y avait concouru au contraire, car Ibn-abî-Amir lui avait dit que ce serait un premier pas vers une réconciliation.
Le 23 mai, un mois seulement après son retour à Cordoue, Ibn-abî-Amir, qui venait d’être nommé généralissime de l’armée de la capitale, entreprit sa seconde expédition. A Madrid il eut une entrevue avec Ghâlib. Il se montra envers lui plein d’égards et de déférence, et gagna son cœur en lui disant qu’il considérait Moçhafî comme tout à fait indigne du poste élevé qu’il occupait. Bientôt une alliance étroite s’établit entre les deux généraux, qui résolurent de travailler de concert à la chute de Moçhafî. Puis, ayant franchi la frontière, ils prirent la forteresse de Mola[243], où ils firent beaucoup de butin et de prisonniers. La campagne finie, ils prirent congé l’un de l’autre; mais au moment où ils allaient se séparer, Ghâlib dit encore à son nouvel ami: «Cette expédition a été couronnée d’un plein succès; elle vous procurera une grande renommée, et la cour s’en réjouira tant qu’elle ne songera pas à scruter vos intentions ultérieures. Profitez de cette circonstance; ne quittez pas le palais avant d’avoir été nommé préfet de la capitale à la place du fils de Moçhafî.» Ibn-abî-Amir ayant promis de se souvenir de ce conseil, il reprit la route de Cordoue, tandis que Ghâlib retournait dans son gouvernement.
A vrai dire l’honneur de la campagne revenait à Ghâlib. C’est lui qui avait tout dirigé, tout ordonné, et Ibn-abî-Amir, qui n’en était encore qu’à son apprentissage en fait d’expéditions militaires, s’était bien gardé de contredire en quoi que ce fût ce général expérimenté et vieilli dans le métier des armes. Mais Ghâlib lui-même, qui voulait pousser son jeune allié, présenta les choses sous un tout autre jour. Il s’empressa d’écrire au calife qu’Ibn-abî-Amir avait fait des merveilles; que c’était à lui seul qu’on était redevable des succès obtenus, et qu’il avait droit à une récompense éclatante. Cette lettre, que la cour avait déjà reçue avant le retour d’Ibn-abî-Amir, l’avait disposée en sa faveur. Aussi obtint-il sans trop de peine d’être nommé préfet de la capitale en remplacement du fils de Moçhafî. Comment pouvait-on refuser quelque chose à un général qui revenait vainqueur pour la seconde fois, et dont le plus grand guerrier de l’époque vantait les talents et la bravoure? Et puis, l’on faisait bon marché du fils de Moçhafî, qui ne devait son élévation qu’au crédit de son père, et qui, loin de la justifier par sa conduite, s’en était montré tout à fait indigne[244]. En effet, son avidité était telle que, pour peu qu’on lui donnât de l’argent, il fermait volontiers les yeux sur toutes choses, même sur les crimes les plus abominables. On disait avec raison qu’il n’y avait plus de police à Cordoue, que les brigands de haut et de bas étage pouvaient tout oser, qu’il fallait veiller toute la nuit pour ne pas être dépouillé ou massacré dans sa demeure, en un mot, que les habitants d’une ville frontière couraient moins de périls que les habitants de la résidence du calife.
Muni de son diplôme de préfet et vêtu de la pelisse d’honneur dont on l’avait gratifié, Ibn-abî-Amir se rendit sur-le-champ à l’hôtel de la préfecture. Mohammed-Moçhafî y siégeait entouré de toute la pompe qui appartenait à son rang. Son successeur lui montra l’ordre du calife et lui dit qu’il pouvait se retirer. Il obéit en soupirant.
A peine installé dans son nouvel emploi, Ibn-abî-Amir prit les mesures les plus énergiques pour rétablir la sécurité dans la capitale. Il annonça aux agents de police qu’il avait la ferme intention de sévir contre tous les malfaiteurs sans acception de personnes, et il les menaça des peines les plus sévères s’ils se laissaient corrompre. Intimidés par sa fermeté et sachant d’ailleurs qu’il exerçait sur eux la surveillance la plus active, les agents firent désormais leur devoir. On s’en aperçut bientôt dans la capitale. Les vols et les meurtres devenaient de plus en plus rares; l’ordre et la sécurité renaissaient; les honnêtes gens pouvaient dormir tranquilles, la police était là et veillait. Au reste, le préfet montra par un éclatant exemple qu’il avait parlé sérieusement alors qu’il avait dit qu’il n’épargnerait personne. Son propre fils ayant commis un forfait et étant tombé entre les mains de la police, il lui fit donner tant de coups de courroie que le jeune homme expira peu de temps après le châtiment qu’il avait subi.
Cependant Moçhafî avait enfin ouvert les yeux. La destitution de son fils, résolue en son absence et à son insu, ne lui permettait plus de douter de la duplicité d’Ibn-abî-Amir. Mais que pouvait-il contre lui? Son rival était déjà beaucoup plus puissant. Il s’appuyait sur la sultane, dont on le disait l’amant, et sur les grandes familles qui, attachées aux Omaiyades par les liens de la clientèle, se transmettaient de père en fils les emplois de la cour, et qui aimaient beaucoup mieux voir à la tête des affaires un homme de bonne maison, tel qu’Ibn-abî-Amir, qu’un parvenu qui les avait blessés par un orgueil ridicule et que rien ne justifiait[245]. Il pouvait compter d’ailleurs sur l’armée, qui s’attachait de plus en plus à lui, et sur la population de la capitale, qui lui était profondément reconnaissante à cause de la sécurité qu’il lui avait rendue. Qu’est-ce que Moçhafî pouvait opposer à tout cela? Rien, si ce n’était l’appui de quelques individus isolés qui lui devaient leur fortune, mais sur la gratitude desquels il n’y avait pas beaucoup à compter. Dans cette lutte de la médiocrité contre le génie, les forces étaient par trop inégales. Moçhafî le comprit; il sentit qu’il ne lui restait qu’un seul moyen de salut, et il résolut de gagner Ghâlib, n’importe à quel prix.
Il lui écrivit donc; il lui fit les promesses les plus brillantes, les plus propres à le séduire, et, pour sceller leur alliance, il lui demanda la main de sa fille Asmâ pour son propre fils Othmân. Le général se laissa éblouir. Oubliant sa haine, il répondit au ministre qu’il acceptait ses offres et qu’il consentait au mariage proposé. Moçhafî se hâta de le prendre au mot, et le contrat de mariage était déjà dressé et signé, lorsqu’Ibn-abî-Amir eut vent de ces menées qui contrariaient tous ses projets. Sans perdre un instant, il fit jouer, pour faire échouer les plans de son collègue, tous les ressorts qu’il pouvait mettre en mouvement. A sa demande les personnages les plus influents de la cour écrivirent à Ghâlib; il lui écrivit lui-même pour lui dire que Moçhafî lui tendait un piége, pour lui rappeler tous les griefs qu’il avait contre ce ministre, pour le conjurer de rester fidèle aux promesses qu’il lui avait faites pendant la dernière campagne. Quant au mariage projeté, il disait que si Ghâlib désirait pour sa fille une alliance honorable, il ne devait pas la donner au fils d’un parvenu, mais à lui, Ibn-abî-Amir.