Ghâlib se laissa persuader qu’il avait eu tort. Il fit savoir à Moçhafî que le mariage dont il avait été question ne pouvait pas avoir lieu, et dans le mois d’août ou de septembre un nouveau contrat fut dressé et signé en vertu duquel Asmâ deviendrait l’épouse d’Ibn-abî-Amir.

Peu de temps après, le 18 septembre, ce dernier se mit de nouveau en campagne. Il prit le chemin de Tolède, et, ayant réuni ses forces à celles de son futur beau-père, il enleva aux chrétiens deux châteaux ainsi que les faubourgs de Salamanque. Après son retour il reçut le titre de Dhou-’l-vizâratain avec un traitement de quatre-vingts pièces d’or par mois. Le hâdjib lui-même ne touchait pas davantage.

Cependant le temps fixé pour son mariage approchait, et le calife, ou plutôt sa mère, laquelle, si elle était réellement l’amante d’Ibn-abî-Amir, n’était pas jalouse du moins, envoya à Ghâlib l’invitation de venir à Cordoue avec sa fille. Quand il y fut arrivé, il fut comblé d’honneurs. On lui donna le titre de hâdjib, et comme il était Dhou-’l-vizâratain et que Moçhafî ne l’était pas, il était dorénavant le premier dignitaire de l’empire. Aussi occupait-il la première place dans les séances solennelles, et alors il avait Moçhafî à sa droite et Ibn-abî-Amir à sa gauche[246].

Le mariage de ce dernier et d’Asmâ fut célébré le jour de l’an, fête chrétienne, mais à laquelle les musulmans prenaient part aussi. Le calife s’étant chargé de tous les frais, les festins furent d’une incomparable magnificence, et les Cordouans ne se rappelaient pas d’avoir jamais vu un cortége aussi superbe que celui qui entourait Asmâ au moment où elle sortait du palais califal pour se rendre à celui de son fiancé.

Ajoutons que ce mariage, bien que l’intérêt en eût été le motif, fut cependant heureux. Asmâ joignait un esprit fort cultivé à une beauté attrayante; elle sut captiver le cœur de son époux, et celui-ci lui donna toujours la préférence sur ses autres femmes.

Quant à Moçhafî, depuis que Ghâlib avait repoussé son alliance, il se sentait perdu. Le vide se faisait autour de lui. Ses créatures le quittaient pour aller encenser son rival. Autrefois, quand il se rendait au palais, on se disputait l’honneur de l’accompagner; maintenant il y allait seul. Son pouvoir était nul. Les mesures les plus importantes se prenaient à son insu. L’infortuné vieillard voyait approcher l’orage, et il l’attendait avec une morne résignation. L’affreuse catastrophe arriva plus tôt encore qu’il ne l’avait cru. Le lundi 26 mars de l’année 978[247], lui, ainsi que ses fils et ses neveux, furent destitués de toutes leurs fonctions et dignités. L’ordre fut donné de les arrêter et de mettre leurs biens sous le séquestre, jusqu’à ce qu’ils eussent été reconnus innocents du crime de malversation dont on les accusait[248].

Bien qu’un tel événement ne put le surprendre, Moçhafî en fut cependant profondément ému. Sa conscience n’était pas tranquille. Mainte injustice qu’il avait commise pendant sa longue carrière lui revenait à l’esprit et l’oppressait. Quand il prit congé de sa famille: «Vous ne me reverrez pas vivant, dit-il; la terrible prière a été exaucée; depuis quarante ans j’attends ce moment!» Interrogé sur le sens de ces paroles énigmatiques: «Quand Abdérame régnait encore, dit-il, je fus chargé d’informer contre un accusé et de le juger. Je le trouvai innocent; mais j’avais mes raisons pour dire qu’il ne l’était pas, de sorte qu’il dut subir une peine infamante, qu’il perdit ses biens et qu’il resta longtemps en prison. Or une nuit que je dormais j’entendis une voix qui me criait: «Rends la liberté à cet homme! Sa prière a été exaucée, et un jour le sort qui l’a frappé te frappera aussi.» Je m’éveillai en sursaut et plein de frayeur. Je fis venir cet homme et je le priai de me pardonner. Il refusa de le faire. Alors je le conjurai de me dire au moins s’il avait adressé à l’Eternel une prière qui me concernait.—Oui, me répondit-il; j’ai prié Dieu de te faire mourir dans un cachot aussi étroit que celui où tu m’as fait gémir si longtemps.—Je me repentis alors de mon injustice et je rendis la liberté à celui qui en avait été la victime. Mais le remords venait trop tard[249]

Les accusés furent conduits à Zahrâ, où se trouvait la prison d’Etat. Le général Hichâm-Moçhafî, un neveu du ministre, qui avait blessé Ibn-abî-Amir en s’attribuant l’honneur des succès remportés dans la dernière campagne, fut la première victime du ressentiment de cet homme puissant. A peine arrivé dans la prison, il fut mis à mort[250].

Le conseil d’Etat fut chargé d’instruire le procès de Moçhafî. Il dura fort longtemps. Les preuves ne manquaient pas pour établir que pendant son ministère Moçhafî s’était rendu coupable de malversation; par conséquent ses biens furent confisqués en partie, et son magnifique palais dans le quartier de Roçâfa fut vendu au plus offrant. Mais des accusations nouvelles surgissaient sans cesse contre lui, et les vizirs, qui voulaient par là plaire à Ibn-abî-Amir, les accueillaient avec empressement. Condamné ainsi à différentes reprises et pour plusieurs forfaits, Moçhafî fut dépouillé peu à peu de tout ce qu’il possédait, et cependant les vizirs, qui croyaient qu’il avait encore quelque chose qu’on pût lui extorquer, continuaient à le vexer et à l’accabler d’outrages[251]. La dernière fois qu’il fut assigné à comparaître par-devant ses juges, il était tellement affaibli par l’âge, la captivité et le chagrin, qu’il avait de la peine à faire le long trajet de Zahrâ à l’hôtel du vizirat, et cependant son impitoyable gardien ne cessait de lui répéter d’un ton bourru qu’il lui fallait presser le pas et ne pas faire attendre le conseil. «Doucement, mon fils, lui dit alors le vieillard; tu veux que je meure et tu obtiendras ton désir. Ah! je voudrais pouvoir acheter la mort, mais Dieu y a mis un prix excessif!» Puis il improvisa ces vers:

Ne te fie jamais à la fortune, car elle est variable! Naguère encore les lions me craignaient, et maintenant je tremble à la vue d’un renard. Ah! quelle honte pour un homme de cœur que d’être obligé d’implorer la clémence d’un scélérat!