Quand il fut arrivé devant ses juges, il s’assit dans un coin de la salle sans saluer personne, ce que voyant: «Ton éducation a-t-elle donc été si mauvaise, lui cria le vizir Ibn-Djâbir, un complaisant d’Ibn-abî-Amir, que tu ignores même les lois les plus simples de la politesse?» Moçhafî garda le silence; mais comme Ibn-Djâbir continuait à lui lancer des injures: «Toi-même, dit-il enfin, tu manques aux égards que tu me dois; tu paies mes bienfaits d’ingratitude, et tu oses encore me dire que je manque aux lois de la politesse?» Un peu déconcerté par ces paroles, mais recouvrant aussitôt son audace: «Tu mens! lui cria Ibn-Djâbir; je te devrais des bienfaits, moi? Bien au contraire,» et il se mit à énumérer les griefs qu’il avait contre lui. Quand il eut fini: «Ce n’est pas pour ces choses-là que je te demande de la reconnaissance, lui répliqua Moçhafî; mais il n’en est pas moins vrai que lorsque tu t’étais approprié des sommes qui t’avaient été confiées et que le feu calife (Dieu aie son âme!) voulait te faire couper la main droite, j’ai demandé et obtenu ta grâce.» Ibn-Djâbir nia le fait et jura que c’était une calomnie infâme. «Je conjure tous ceux qui savent quelque chose là-dessus, s’écria alors le vieillard dans son indignation, de déclarer si j’ai dit vrai ou non. Oui, il y a du vrai dans ce que vous dites, lui répliqua le vizir Ibn-Iyâch; cependant, dans les circonstances où vous êtes, vous auriez mieux fait de ne pas rappeler cette vieille histoire.—Vous avez raison peut-être, lui répondit Moçhafî; mais cet homme m’a fait perdre patience, et j’ai dû dire ce que j’avais sur le cœur.»

Un autre vizir, Ibn-Djahwar, avait écouté cette discussion avec une répugnance croissante. Quoiqu’il n’aimât pas Moçhafî et qu’il eût même concouru à sa chute, il savait cependant qu’on doit des égards même à ses ennemis, et surtout à ses ennemis vaincus. Prenant maintenant la parole, il dit à Ibn-Djâbir d’un ton d’autorité que justifiaient de longs services et un nom aussi ancien et presque aussi illustre que celui de la dynastie elle-même: «Ne savez-vous donc pas, Ibn-Djâbir, que celui qui a eu le malheur d’encourir la disgrâce du monarque ne doit pas saluer les grands dignitaires de l’Etat? La raison en est évidente, car si ces dignitaires lui rendent son salut, ils manquent à leur devoir envers le sultan, et s’ils ne le lui rendent pas, ils manquent à leur devoir envers l’Eternel. Un homme qui est tombé en disgrâce ne doit donc pas saluer, Moçhafî sait cela.»

Tout honteux de la leçon qu’il venait de recevoir, Ibn-Djâbir garda le silence, tandis qu’un faible rayon de joie brilla dans les yeux presque éteints du malheureux vieillard.

On procéda ensuite à l’interrogatoire. Comme on produisait contre Moçhafî de nouvelles charges afin de lui extorquer encore une fois de l’argent: «Je jure par tout ce qu’il y a de plus sacré, s’écria-t-il, que je ne possède plus rien! Dussé-je être coupé par morceaux, je ne pourrais vous donner un seul dirhem!» On le crut, et on donna l’ordre de le reconduire à la prison[252].

A partir de cette époque, il fut tour à tour libre et prisonnier, mais toujours malheureux. Ibn-abî-Amir semblait prendre un barbare plaisir à le tourmenter, et l’on s’explique difficilement la haine implacable qu’il avait vouée à cet homme médiocre et qui n’était plus en état de lui nuire. Tout ce que l’on peut conjecturer à ce sujet, c’est qu’il ne pouvait lui pardonner le crime inutile qu’il l’avait forcé de commettre alors qu’il lui avait ordonné de tuer Moghîra. Quoi qu’il en soit, il le traînait à sa suite partout où il allait, sans même lui fournir de quoi pourvoir à ses besoins. Un secrétaire du ministre racontait que pendant une campagne il vit une nuit Moçhafî à côté de la tente de son maître, tandis que son fils Othmân lui donnait à boire, faute de mieux, un mauvais mélange d’eau et de farine[253]. Le chagrin et le désespoir le minaient et le rongeaient, et il exhalait sa douleur dans des poèmes aussi harmonieux que touchants. Mais quoiqu’il eût dit un jour à son gardien qu’il désirait la mort, il se cramponnait à la vie avec une ténacité singulière, et de même qu’il avait manqué de perspicacité et d’énergie alors qu’il était encore au pouvoir, il manquait de dignité dans son malheur. Pour fléchir le renard, il s’abaissait aux demandes les plus humiliantes. Une fois il le supplia de lui confier l’éducation de ses enfants. Ibn-abî-Amir, qui ne concevait pas que l’on pût perdre jusqu’à ce point le respect de soi-même, ne vit qu’une ruse dans cette prière. «Il veut flétrir ma réputation et me faire passer pour un nigaud, dit-il. Bien des gens m’ont vu jadis à la porte de son palais, et pour le leur rappeler, il veut qu’on le voie à présent dans la cour du mien[254]

Pendant cinq ans Moçhafî traîna ainsi une triste et pénible existence. Comme il semblait s’obstiner, en dépit de son grand âge et des nombreux dégoûts dont on l’abreuvait, à ne pas mourir, on lui ôta enfin la vie, soit en l’étranglant, soit en l’empoisonnant, car les auteurs arabes ne sont pas d’accord là-dessus[255]. Quand il eut appris que son ancien rival avait cessé de vivre, Ibn-abî-Amir chargea deux de ses employés de prendre soin de l’inhumation. L’un d’eux, le secrétaire Mohammed ibn-Ismâîl, raconte ainsi la scène dont il avait été témoin: «Je trouvai que le cadavre ne présentait aucune trace de violence. Il était couvert seulement d’un vieux manteau qui appartenait à un porte-clefs. Un laveur que mon collègue, Mohammed ibn-Maslama, avait fait venir, lava le corps (je n’exagère rien) sur le battant d’une vieille porte qui avait été arrachée de ses gonds. Ensuite nous portâmes le brancard au tombeau, accompagnés seulement de l’imâm de la mosquée que nous avions chargé de réciter les prières des morts. Aucun passant n’osa jeter les yeux sur le cadavre. C’était pour moi une frappante leçon. Que l’on se figure que dans le temps où Moçhafî était encore tout-puissant, j’avais à lui remettre une requête destinée à lui seul. Je m’étais placé sur son passage; mais son cortége était si nombreux et les rues étaient d’ailleurs tellement encombrées de gens qui désiraient le voir et le saluer, qu’il me fut impossible, quelques efforts que je fisse, de m’approcher de lui, et que je fus obligé de confier ma requête à un de ses secrétaires qui chevauchaient à côté de l’escorte et qui étaient chargés de recevoir les écrits de ce genre. Au retour je comparais cette scène à celle dont je venais d’être témoin, et, réfléchissant à l’inconstance de la fortune, je sentais quelque chose qui m’oppressait et qui m’empêchait de respirer[256]

IX.

Le jour même où Moçhafî avait été destitué et arrêté, Ibn-abî-Amir avait été promu à la dignité de hâdjib[257]. Dorénavant il partageait donc l’autorité suprême avec son beau-père, et sa puissance était si grande qu’il pouvait sembler téméraire de lui résister. On l’osa cependant. Le parti qui avait voulu donner la couronne à un autre qu’au jeune fils de Hacam II et dont l’eunuque Djaudhar était l’âme, existait encore, les vers satiriques que l’on chantait dans les rues de Cordoue en dépit de la police, ne l’attestaient que trop. Ibn-abî-Amir ne tolérait pas la moindre allusion à la liaison trop étroite peut-être qui existait entre lui et la sultane; il fit même mettre à mort une chanteuse à laquelle son maître, qui voulait la vendre au ministre, avait appris un chant d’amour sur Aurore[258]; et cependant on fredonnait dans la rue des vers tels que ceux-ci:

Le monde touche à sa fin; tout va périr, car les choses les plus détestables se passent. Le calife est à l’école et sa mère est grosse du fait de ses deux amants[259].

Tant qu’on se bornait à chansonner la cour, le péril n’était pas fort grand; mais Djaudhar osa aller plus loin. De concert avec le président du tribunal d’appel, Abdalmélic ibn-Mondhir, il ourdit un complot dont le but était d’assassiner le jeune calife et de placer sur le trône un autre petit-fils d’Abdérame III, à savoir Abdérame ibn-Obaidallâh. Une foule de cadis, de faquis et d’hommes de lettres, parmi lesquels on remarquait l’ingénieux poète Ramâdî, trempèrent dans cette conspiration. Ramâdî portait à Ibn-abî-Amir une haine mortelle. Il avait été l’ami de Moçhafî et il était du petit nombre de ceux qui lui étaient restés fidèles alors même que la fortune lui eut tourné le dos. Il brûlait maintenant du désir de le venger, et il avait composé contre Ibn-abî-Amir des satires virulentes[260].