Les conjurés comptaient sur le succès de leur entreprise, d’autant plus que le vizir Ziyâd ibn-Aflah, qui remplissait alors le poste de préfet de la capitale, y connivait. Aussi étaient-ils convenus avec lui du jour et de l’heure où ils exécuteraient leur dessein. Djaudhar, qui n’était plus à la cour, mais qui, grâce à l’emploi qu’il avait eu, pouvait encore facilement approcher du souverain, s’était chargé d’assassiner ce dernier, et immédiatement après, ses complices proclameraient Abdérame IV.
Au jour fixé, lorsque le préfet eut quitté le palais califal pour retourner vers sa demeure qui était située à l’extrémité de la ville, et qu’en partant il eut emmené tous ses agents avec lui, Djaudhar demanda et obtint une audience. Arrivé en présence du calife, il tâcha de le poignarder; mais un certain Ibn-Arous, qui se trouvait dans la salle, se jeta sur lui avant qu’il eût pu accomplir son projet. Une lutte s’engagea pendant laquelle Djaudhar eut ses vêtements déchirés; mais Ibn-Arous ayant appelé les gardes à son secours, ceux-ci arrêtèrent l’eunuque. Peu de temps après, Ziyâd ibn-Aflah, qui avait entendu dire que le complot avait échoué, arriva en toute hâte au palais. Ibn-Arous lui reprocha sa nonchalance, et lui donna assez clairement à entendre qu’il le croyait complice du crime que Djaudhar avait voulu commettre; mais le préfet s’excusa de son mieux, protesta de sa fidélité au monarque, et, voulant démentir par son zèle les soupçons qui pesaient sur lui, il fit arrêter sur-le-champ les personnes suspectes, en ordonnant de les conduire, de même que Djaudhar, à la prison de Zahrâ[261].
On instruisit aussitôt le procès des conspirateurs, et le jugement ne se fit pas attendre. Le président du tribunal d’appel fut déclaré coupable du crime de haute trahison; mais ses juges n’indiquèrent pas avec précision la peine qu’il devrait subir; ils déclarèrent seulement qu’il tombait dans les termes de ce verset du Coran: «Voici quelle sera la récompense de ceux qui combattent Dieu et son apôtre, et qui emploient toutes leurs forces à commettre des désordres sur la terre: vous les mettrez à mort ou vous leur ferez subir le supplice de la croix; vous leur couperez les mains et les pieds alternés; ils seront chassés de leur pays.» Dans ce verset, on le voit, l’énonciation des peines est fort vague; aussi le tribunal laissa-t-il au calife le choix de celle qu’il fallait appliquer. Dans les circonstances données, c’était donc au conseil d’Etat de prononcer, et dans cette assemblée, dont il était membre, Ziyâd ibn-Aflah, qui faisait tous ses efforts pour regagner la faveur d’Ibn-abî-Amir, opina le premier à appliquer la peine la plus grave. Son avis prévalut, et Abdalmélic ibn-Mondhir subit le suplice de la croix. Le prétendant Abdérame fut aussi mis à mort[262]. Quant à Djaudhar, nous ignorons ce que l’on décida à son égard; mais tout porte à croire qu’il fut crucifié. Le sort de Ramâdî, quoique nullement enviable, fut cependant moins dur. Ibn-abî-Amir, qui voulait l’exiler, se laissa fléchir par les prières des amis du poète; mais tout en lui permettant de rester à Cordoue, il mit à cette grâce une restriction cruelle: il fit proclamer par des hérauts que quiconque lui adresserait la parole serait sévèrement puni. Condamné ainsi à un mutisme perpétuel, le pauvre poète errait dorénavant comme un mort (c’est l’expression d’un auteur arabe) au milieu de la foule qui encombrait les rues de la capitale[263].
Cette conspiration avait prouvé au ministre que ses ennemis les plus acharnés se trouvaient précisément dans les rangs de ceux qui avaient étudié à ses côtés les belles-lettres, la théologie et le droit. Etait-ce un effet de la jalousie? En partie, oui; naguère encore leur égal et leur condisciple, Ibn-abî-Amir était monté trop haut pour que les faquis et les hommes de loi ne lui portassent pas envie. Mais ce n’était pas là le seul, ni même le principal motif de l’aversion qu’il leur inspirait: ils le haïssaient surtout à cause des principes religieux qu’ils lui attribuaient. Si l’on en excepte quelques penseurs hardis et quelques poètes esprits forts, les hommes élevés à l’école des professeurs de Cordoue étaient très-attachés à l’islamisme. Or Ibn-abî-Amir passait, à tort ou à raison, pour un musulman assez tiède. On ne pouvait lui adresser le reproche d’afficher des sentiments libéraux en matière de foi, il était trop prudent pour le faire; mais on disait qu’il aimait la philosophie et qu’en secret il cultivait beaucoup cette science. C’était en ce temps-là une accusation terrible. Ibn-abî-Amir le sentait. Philosophe ou non, il était avant tout homme d’Etat, et voulant ôter à ses ennemis l’arme redoutable dont ils se servaient contre lui, il résolut de montrer, par un acte éclatant d’orthodoxie, qu’il était bon musulman. Ayant donc fait venir les ulémas les plus considérés, tels qu’Acîlî, Ibn-Dhacwân et Zobaidî, il les conduisit dans la grande bibliothèque de Hacam II, où il leur dit qu’ayant formé le dessein d’anéantir les livres qui traitaient de philosophie, d’astronomie ou d’autres sciences prohibées par la religion, il les priait de faire eux-mêmes le triage. Ils se mirent aussitôt à l’œuvre; puis, quand ils eurent rempli leur tâche, le ministre fit jeter les livres condamnés dans un grand feu, et, afin de montrer son zèle pour la foi, il en brûla quelques-uns de ses propres mains[264].
C’était à coup sûr un acte de vandalisme, Ibn-abî-Amir était trop éclairé pour ne pas en juger ainsi lui-même, mais il n’en produisit pas moins un excellent effet parmi les ulémas et le bas peuple, d’autant plus que le ministre se montra depuis lors l’ennemi des philosophes[265] et le soutien de la religion. Il entourait les ulémas d’égards et d’hommages, les comblait de faveurs[266], et écoutait leurs pieuses exhortations, si longues qu’elles fussent parfois, avec une attention et une patience tout à fait édifiantes[267]. Il fit plus encore: il se mit à copier le Coran de ses propres mains, et désormais, quand il se mettait en voyage, il prenait toujours cette copie avec lui[268].
S’étant créé ainsi une réputation d’orthodoxie, réputation que bientôt on n’osa plus contester, tant elle était bien établie, il tourna son attention sur le calife, qui, à mesure qu’il avançait en âge, devenait plus à craindre pour lui.
Selon le témoignage de son précepteur Zobaidî, Hichâm II avait annoncé dans son enfance les dispositions les plus heureuses; tout ce qu’on lui enseignait, il l’apprenait avec une étonnante facilité, et il avait le jugement plus solide que la plupart des enfants de son âge[269]. Mais quand tout jeune encore il fut monté sur le trône, sa mère et Ibn-abî-Amir s’appliquèrent à étouffer systématiquement ses facultés. Nous n’oserions affirmer qu’ils lui aient fait goûter prématurément les jouissances du harem, car, bien que la circonstance que Hichâm n’eut jamais d’enfants donne un certain degré de vraisemblance à une telle supposition, elle ne s’appuie cependant sur aucun témoignage; mais ce qui est certain, c’est qu’ils s’efforcèrent d’obscurcir son intelligence en le surchargeant d’exercices de dévotion, et qu’ils tâchèrent de lui persuader que, s’il régnait par lui-même, les affaires le distrairaient de la contemplation des choses divines et l’empêcheraient de travailler à son salut. Jusqu’à un certain point, ils avaient réussi en leur dessein: Hichâm faisait des bonnes œuvres, il lisait assidument le Coran, il priait, il jeûnait[270]; cependant son intelligence n’était pas encore assez matée pour qu’Ibn-abî-Amir fût tout à fait rassuré sur son compte, et ce qu’il redoutait surtout, c’est que tôt ou tard une autre personne ne s’emparât de l’esprit du jeune monarque et ne lui ouvrît les yeux sur sa véritable situation. Tant que les affaires d’Etat se traiteraient dans le palais califal, un tel péril était à craindre; pendant les allées et venues de tant de généraux et d’employés, un simple hasard pouvait mettre le calife en rapport avec un d’entre eux, et pour peu que cet individu fût ambitieux et adroit, il pourrait faire tomber le ministre en un clin d’œil. Un tel danger, il fallait le rendre impossible. Ibn-abî-Amir résolut donc que les affaires d’Etat se traiteraient ailleurs, et à cet effet il fit bâtir, à l’est de Cordoue[271], sur le Guadalquivir, une nouvelle ville avec un grand palais pour lui-même et d’autres palais pour les hauts dignitaires. En deux années cette ville, qui reçut le nom de Zâhira, fut achevée, et alors le ministre y fit transporter les bureaux du gouvernement. Zâhira reçut bientôt dans son enceinte une population fort nombreuse. Les hautes classes de la société quittèrent Cordoue ou Zahrâ pour se rapprocher de la source d’où découlaient toutes les faveurs; les marchands y affluèrent aussi, et en peu de temps l’étendue de Zâhira devint telle, que ses faubourgs touchaient ceux de Cordoue.
Dorénavant il était facile de surveiller le calife et de l’exclure de toute participation aux affaires; cependant le ministre ne négligea rien pour rendre son isolement aussi complet que possible. Non content de l’entourer de gardes et d’espions, il fit d’ailleurs environner le palais califal d’une muraille et d’un fossé, et si quelqu’un osait en approcher, il le punissait de la façon la plus sévère. Hichâm était réellement prisonnier: il ne lui était pas permis de sortir de son palais, il ne pouvait prononcer une parole ni faire un mouvement sans que le ministre en fût instruit aussitôt, et il n’apprenait des affaires d’Etat que ce que celui-ci voulait bien lui en dire. Tant qu’il eut encore quelques ménagements à garder, Ibn-abî-Amir prétendit que le jeune monarque lui avait abandonné la conduite des affaires afin de pouvoir se livrer tout entier à ses exercices spirituels; mais plus tard, quand il se crut sûr de son fait, il ne se soucia plus de lui et défendit même de prononcer son nom[272].
A toutes ces mesures Ibn-abî-Amir voulut en joindre une autre, non moins importante: il résolut de réorganiser l’armée.
Deux motifs l’y poussaient, l’un patriotique, l’autre entièrement personnel: il voulait faire de l’Espagne l’un des premiers Etats de l’Europe et se débarrasser de son collègue Ghâlib. Or l’armée telle qu’elle était, c’est-à-dire composée en majorité d’Arabes d’Espagne, ne semblait propre ni à l’un ni à l’autre de ces deux projets.