L’organisation militaire[273] était sans doute défectueuse. Elle laissait trop de pouvoir aux chefs des djond, et elle mettait trop peu de soldats à la disposition du souverain. Il est vrai que celui-ci pouvait disposer, non-seulement des troupes tirées des djond, mais encore de celles des frontières, qui semblent avoir été les meilleures; toutefois la coutume voulait que celles-ci ne fussent appelées aux armes qu’en cas de besoin; elles ne faisaient pas partie de l’armée permanente[274]. Quant à cette dernière, elle était peu nombreuse. On n’y comptait que cinq mille cavaliers, quoique la cavalerie fût alors l’arme la plus considérée et celle dont dépendait le sort des batailles. D’ailleurs, ces troupes laissaient à désirer. Le voyageur Ibn-Haucal atteste du moins que les cavaliers andalous avaient mauvaise grâce, puisque, n’osant ou ne pouvant se servir de leurs étriers, ils laissaient pendre et flotter les jambes; et il ajoute qu’en général l’armée espagnole devait la plupart de ses victoires, non pas à la bravoure, mais à la ruse. Il est vrai que le témoignage de ce voyageur est un peu suspect. Comme il désirait que son souverain, le calife fatimide, entreprît la conquête de la Péninsule, il a peut-être parlé avec trop de dénigrement des troupes de ce pays; cependant il y a sans doute quelque chose de vrai dans ses assertions, et il est incontestable que les Arabes, amollis par le luxe et par un beau climat, avaient perdu peu à peu leur esprit martial. Ibn-abî-Amir ne pouvait donc espérer de faire avec une telle armée des conquêtes brillantes. D’ailleurs, il n’avait point de confiance en elle au cas où il voudrait la faire combattre contre Ghâlib, et cependant il prévoyait qu’une lutte entre lui et son collègue était inévitable. Ghâlib, il est vrai, lui avait été fort utile alors qu’il s’agissait de faire tomber Moçhafî; mais maintenant il ne pouvait plus lui servir à rien, et qui pis est, il l’incommodait. Ghâlib n’approuvait pas toujours les mesures qu’il jugeait convenable de prendre, et il le contrariait surtout au sujet de la réclusion du calife. Client d’Abdérame III et ardent royaliste, il s’affligeait et s’indignait en voyant que le petit-fils de son patron était gardé et enfermé comme un captif, comme un criminel. Ibn-abî-Amir, qui n’aimait pas la contradiction, était donc bien décidé à se débarrasser de son beau-père; mais comment y parvenir? Ghâlib n’était pas un homme comme Moçhafî, un homme que l’on pût renverser par une intrigue de cour: c’était un général illustre, et s’il déclarait qu’il voulait soustraire le souverain à la tyrannie de son ministre, il aurait pour lui presque toute l’armée, dont il était l’idole. Ibn-abî-Amir ne se faisait pas illusion à cet égard; il sentait que pour atteindre son but, il lui fallait d’autres troupes, des troupes qui fussent attachées à lui seul. En d’autres termes, il avait besoin de soldats étrangers. La Mauritanie et l’Espagne chrétienne les lui fournirent.
Jusque-là il s’était peu occupé de la Mauritanie. Par le séjour qu’il y avait fait en qualité de cadi suprême, il s’était convaincu que la possession de ces contrées lointaines et pauvres était pour l’Espagne plus onéreuse qu’utile, et, se conformant en ceci à la politique suivie par Moçhafî, il s’était borné à entretenir la garnison de Ceuta au complet. Quant au reste du pays, il en avait confié l’administration aux princes indigènes, en prenant soin toutefois de se les attacher par des largesses de tout genre[275]. Au point de vue espagnol, cette politique était sans doute bonne et sensée, mais pour la Mauritanie elle eut des suites funestes. Voyant ce pays abandonné à ses propres forces, Bologguîn, le vice-roi de l’Ifrîkia, l’envahit dans l’année 979[276]. Il remporta victoire sur victoire, et, chassant devant lui les princes qui reconnaissaient le calife omaiyade pour leur suzerain, il les contraignit à aller chercher un refuge derrière les remparts de Ceuta. Mais les triomphes de Bologguîn, loin de faire obstacle aux desseins d’Ibn-abî-Amir, les favorisaient au contraire. Les Berbers, accumulés dans Ceuta, s’y trouvaient fort à l’étroit, et comme le vainqueur leur avait enlevé presque tout ce qu’ils possédaient, ils ne savaient comment faire pour subsister. C’était pour le ministre espagnol une excellente occasion pour se procurer d’un seul coup un grand nombre d’excellents cavaliers; aussi ne la laissa-t-il pas échapper. Il écrivit aux Berbers pour leur dire que s’ils voulaient venir servir en Espagne, ils pouvaient être certains de ne manquer de rien et de recevoir une haute paye. Ils répondirent en foule à son appel. Un prince du Zâb, Djafar[277], que ses exploits avaient depuis longtemps rendu célèbre, se laissa gagner aussi par les brillantes promesses du ministre, et arriva en Espagne avec un corps de six cents cavaliers. Les Berbers n’eurent qu’à se louer de la résolution qu’ils avaient prise. Rien n’égalait la générosité d’Ibn-abî-Amir à leur égard. «Au moment où ces Africains arrivaient en Espagne, dit un historien arabe, leurs vêtements tombaient en lambeaux, et chacun d’eux ne possédait qu’une méchante haridelle; mais bientôt après, on les vit caracoler dans les rues revêtus des plus précieuses étoffes et montés sur les plus beaux coursiers, tandis qu’ils habitaient des palais dont ils n’avaient jamais vu les pareils, même dans leurs rêves[278].» Ils étaient très-avides; mais s’ils ne se lassaient pas de demander, Ibn-abî-Amir ne se lassait pas non plus de donner, et il était fort sensible à la reconnaissance qu’ils lui en témoignaient. Les protégeant envers et contre tous, il ne souffrait pas qu’on les offensât, ni même qu’on se moquât du jargon qu’ils parlaient lorsque parfois ils essayaient de s’exprimer en arabe, car ordinairement ils parlaient leur langue maternelle à laquelle les Arabes ne comprenaient pas un mot[279]. Un jour qu’il passait ses soldats en revue, un officier berber, nommé Wânzemâr, s’approcha de lui, et, écorchant l’arabe d’une terrible manière: «Ah, seigneur! lui dit-il, donnez-moi une demeure, je vous en prie, car je suis obligé de coucher à la belle étoile.—Comment, Wânzemâr, lui répondit le ministre, n’as-tu donc plus la grande maison que je t’ai donnée?—Vous m’en avez chassé, seigneur, vous m’en avez chassé par les bontés dont vous m’avez comblé. Vous m’avez fait cadeau d’un si grand nombre de terres, que toutes mes chambres sont en ce moment remplies de blé et qu’il n’y a plus de place pour moi. Peut-être me direz-vous que, si mon blé m’embarrasse, je n’ai qu’à le jeter par les fenêtres; mais veuillez vous rappeler, seigneur, que je suis un Berber, c’est-à-dire un homme qui naguère encore était obligé de supporter la misère et qui maintefois a été sur le point de mourir de faim. Un tel homme, vous le concevez, y regarde à deux fois avant qu’il jette son blé par les fenêtres.—Je ne dirai pas que tu sois un brillant orateur, répliqua le ministre en souriant, et cependant ton langage me semble plus disert et plus touchant que les discours les mieux tournés de mes savants académiciens.» Puis, s’adressant aux Andalous qui l’entouraient et qui avaient étouffé de rire tant que le Berber parlait: «Voilà, leur dit-il, la vraie manière de montrer sa reconnaissance, voilà le moyen d’obtenir des faveurs nouvelles! Cet homme dont vous riez vaut mieux que vous, mes beaux parleurs: il n’oublie pas les bienfaits qu’il a reçus, il ne prétend pas qu’on ne lui ait pas donné assez, comme vous le faites toujours.» Et il fit donner aussitôt à Wânzemâr un superbe hôtel[280].
L’Espagne chrétienne le pourvut aussi d’excellents soldats. Pauvres, avides et mauvais patriotes, les Léonais, les Castillans et les Navarrais se laissèrent facilement séduire par la haute paye que l’Arabe leur offrait, et une fois qu’ils avaient pris du service sous son drapeau, sa bienveillance, sa générosité et l’esprit de justice qui présidait à ses décisions envers eux le leur rendaient cher, d’autant plus que dans leur patrie ils n’étaient pas habitués à tant d’équité. Ibn-abî-Amir avait pour eux des attentions infinies. Dans son armée le dimanche était un jour de repos pour tous les soldats, quelle que fût leur religion, et s’il s’élevait quelque contestation entre un chrétien et un musulman, il favorisait toujours le chrétien[281]. Il n’est donc pas étonnant que les chrétiens lui fussent aussi attachés que les Berbers. Les uns et les autres étaient, pour ainsi dire, sa propriété. Ils avaient renié, oublié leur patrie, et l’Andalousie n’était pas devenue pour eux une patrie nouvelle; ils en comprenaient à peine la langue. Leur patrie, à eux, c’était le camp, et quoique payés par le trésor public, ils n’étaient pas au service de l’Etat, mais à celui d’Ibn-abî-Amir. C’est à lui qu’ils devaient leur fortune, c’est de lui qu’ils dépendaient, et ils se laissaient employer par lui contre qui que ce fût.
En même temps qu’il donnait ainsi aux étrangers la prépondérance dans l’armée, l’habile ministre changea l’organisation des troupes espagnoles, qui jadis avait fait leur force vis-à-vis du gouvernement. Depuis un temps immémorial, les tribus, avec leurs divisions et subdivisions, formaient autant de régiments, de compagnies et d’escouades. Ibn-abî-Amir abolit cet usage; il fit incorporer les Arabes dans les différents régiments, sans avoir égard à la tribu à laquelle ils appartenaient[282]. Un siècle auparavant, quand les Arabes étaient encore animés de l’esprit de corps, une telle mesure, qui impliquait un changement radical dans la loi du recrutement et qui ôtait à la noblesse les derniers débris de son pouvoir, aurait sans doute provoqué de violents murmures, et peut-être aurait-elle été le motif d’un soulèvement général; à présent elle s’exécuta sans obstacle, tant les temps étaient changés. L’ancienne division en tribus n’existait plus qu’à l’état de souvenir. Une foule d’Arabes ignoraient à quelle tribu ils appartenaient, et il régnait à cet égard une confusion qui faisait le désespoir des généalogistes. Hacam II, qui admirait et qui aimait le passé qu’il connaissait si bien, avait tâché, il est vrai, de faire renaître cette réminiscence d’un autre âge; il avait fait examiner les généalogies par des savants, et il avait voulu que chaque Arabe reprît sa place dans sa tribu[283]; mais ses efforts, contraires à la saine politique, avaient échoué contre l’esprit du siècle, car il y avait partout, sauf de rares exceptions, tendance à l’unité, à la fusion des races. En portant le dernier coup à l’ancienne division en tribus, Ibn-abî-Amir ne fit qu’achever le travail d’assimilation qu’Abdérame III avait entrepris et que le sentiment national approuvait.
Pendant qu’il se préparait ainsi à la guerre, Ibn-abî-Amir semblait encore vivre en bonne intelligence avec son beau-père. Mais celui-ci avait trop de pénétration pour se tromper sur le but des grands changements que son gendre opérait dans l’armée, et il était bien décidé à rompre avec lui. Or, un jour qu’ils se trouvaient ensemble sur la tour d’un château de la frontière, il se mit à l’accabler de reproches. Ibn-abî-Amir lui répondit avec non moins de vivacité, et leur altercation prit un tel caractère d’amertume, que Ghâlib s’écria dans sa fureur: «Chien que tu es! En t’arrogeant l’autorité suprême, tu prépares la chute de la dynastie!» Puis, tirant son épée, il se précipita sur lui en écumant de rage. Quelques officiers tâchèrent de le retenir; ils n’y réussirent qu’à moitié; Ghâlib blessa Ibn-abî-Amir, et dans sa frayeur celui-ci se jeta du haut de la tour. Heureusement pour lui, il put s’accrocher pendant sa chute à quelque chose de saillant, et c’est ce qui le sauva.
Après une telle scène la guerre était inévitable; aussi ne tarda-t-elle pas à éclater. Ghâlib se déclara le champion des droits du calife; une partie des troupes se rangea sous son drapeau, et il obtint d’ailleurs du secours des Léonais. On se livra plusieurs combats dans lesquels quelques-uns des personnages les plus marquants de la cour perdirent la vie. La dernière fois qu’on en fut venu aux mains, l’armée d’Ibn-abî-Amir était sur le point d’être mise en déroute, lorsque Ghâlib, qui chargeait à la tête de sa cavalerie, eut le malheur de heurter de la tête contre l’arçon de sa selle. Grièvement blessé, il tomba aussitôt de cheval, et ne le voyant plus, ses soldats et ses alliés chrétiens prirent la fuite, de sorte qu’Ibn-abî-Amir remporta une éclatante victoire. Parmi les cadavres on trouva celui de Ghâlib (981)[284].
Mais Ibn-abî-Amir ne se contenta pas de ce succès, si grand qu’il fût. Il voulait à la fois punir les Léonais de l’appui qu’ils avaient prêté à son rival, et montrer à ses compatriotes que, s’il avait créé une armée superbe, il l’avait fait non-seulement dans son propre intérêt, mais encore dans celui du pays. Il envahit donc le royaume de Léon, et lui fit éprouver un châtiment terrible. Son avant-garde, commandée par un prince du sang nommé Abdallâh, mais plus connu sous le sobriquet de Pierre Sèche[285], prit et saccagea Zamora (juillet 981). Il est vrai que les musulmans ne purent contraindre la citadelle à se rendre; mais ils s’en vengèrent en mettant à feu et à sang tout le pays d’alentour. Ils passèrent quatre mille chrétiens au fil de l’épée, firent un nombre égal de prisonniers, et dans un seul district ils détruisirent un millier de villages ou de hameaux, presque tous bien peuplés et remplis de cloîtres et d’églises. Ramire III, qui à cette époque comptait à peine vingt ans, conclut alors une alliance avec Garcia Fernandez, comte de Castille, et avec le roi de Navarre. Les trois princes marchèrent ensemble contre Ibn-abî-Amir, et lui livrèrent bataille à la Rueda, au sud-ouest de Simancas; mais ils furent battus, et l’importante forteresse de Simancas tomba au pouvoir des musulmans. Ils n’y firent que peu de prisonniers; la plupart des habitants et des soldats furent égorgés[286]. Puis Ibn-Amir, quoique la saison fût déjà bien avancée, marcha contre la ville de Léon. Ramire alla à sa rencontre et tâcha de l’arrêter. La fortune sembla vouloir favoriser son audace: il repoussa les ennemis et les contraignit à se retirer dans leur camp. C’est là que se trouvait Ibn-abî-Amir. Assis sur une espèce de trône assez élevé, il observait la bataille et donnait ses ordres. La fuite de ses soldats le fit frémir de dépit et de rage, et, sautant à bas de son siége, il ôta son casque d’or et s’assit par terre. Ses soldats savaient ce que cela signifiait. Leur général en agissait ainsi quand il voulait leur témoigner son mécontentement, quand il jugeait qu’ils se battaient mal. Aussi la vue de sa tête nue produisit sur eux un effet extraordinaire: honteux de leur échec, ils se dirent qu’il fallait le réparer à tout prix, et, poussant des cris sauvages, ils se jetèrent sur l’ennemi avec tant d’impétuosité qu’ils lui firent tourner le dos; puis, le poursuivant l’épée dans les reins, ils entrèrent avec lui dans les portes de Léon, et ils auraient pris la ville, si une bourrasque qui survint tout à coup, mêlée de neige et de grêle, ne les eût obligés à suspendre le combat[287].
Quand Ibn-abî-Amir fut de retour à Cordoue (car l’approche de l’hiver l’avait forcé à la retraite), il prit un de ces surnoms qui jusque-là n’avaient été portés que par les califes, et ce surnom, par lequel nous devrons le désigner désormais, était celui d’Almanzor[288]. Il voulut aussi qu’on lui rendît tous les honneurs auxquels la royauté seule donnait des droits. Il exigea, par exemple, que quiconque venait en sa présence, sans en excepter les vizirs et les princes du sang, lui baisât la main, comme on le faisait au monarque. On lui obéit, et le désir de lui plaire était si grand, que l’on baisait aussi la main à ses enfants, même à ceux qui sortaient à peine du berceau[289].
Il semblait tout-puissant et l’on eût dit qu’il n’avait plus de rival. Lui-même, cependant, n’en jugeait pas ainsi. A son avis il y avait encore un homme qui, s’il n’était pas alors dangereux, pouvait le devenir, et cet homme était le général Djafar, le prince du Zâb. Djafar lui avait rendu de grands services dans la guerre contre Ghâlib; mais par le double éclat de sa naissance et de sa renommée, il avait excité la jalousie du ministre et de la noblesse de cour[290]. Almanzor prit donc à son égard une résolution qui jette sur sa gloire une tache indélébile. Ayant donné des ordres secrets aux deux Todjîbides Abou-’l-Ahwaç Man et Abdérame ibn-Motarrif, il invita Djafar à un festin. Djafar accepta l’invitation. La fête fut magnifique, et grâce aux vins généreux elle était déjà fort gaie, lorsque l’échanson présenta une nouvelle coupe au ministre. «Donne-la, dit alors ce dernier, à celui que j’honore le plus.» L’échanson demeura tout interdit, ne sachant lequel parmi tous ces nobles convives son maître voulait désigner. «Maudit échanson, s’écria alors Almanzor, donne-la au vizir Djafar!» Flatté de ce témoignage d’estime, Djafar se leva aussitôt, et prenant la coupe, il la vida tout d’un trait jusqu’à la dernière goutte; puis, oubliant toute étiquette, il se mit à danser. Les autres convives se laissèrent gagner par sa folle gaîté, et suivirent son exemple.
La fête se prolongea bien avant dans la nuit, et quand on se sépara, Djafar était complétement ivre. Il retournait vers sa demeure accompagné seulement de quelques pages, lorsque tout à coup il se vit assailli par les soldats des deux Todjîbides, et avant qu’il eût eu le temps de se défendre, il avait déjà cessé de vivre (22 janvier 983).