Sa tête et sa main droite furent envoyées en secret à Almanzor, qui feignit de ne pas connaître les auteurs de cet assassinat, et qui en témoigna une profonde tristesse[291].

X.

Si le peuple connaissait ou soupçonnait la vérité au sujet du meurtre de Djafar, il oublia bientôt ce crime pour ne s’occuper que des nouvelles victoires du ministre. Les affaires du royaume de Léon avaient pris pour ce dernier une tournure extrêmement favorable. Les désastres qui avaient frappé Ramire III dans la campagne de 981, lui étaient devenus fatals. Les grands du royaume ne voulaient plus d’un prince que le malheur semblait poursuivre[292], et qui d’ailleurs les avait blessés dans leur orgueil par ses prétentions à l’autorité absolue. Une révolte éclata en Galice. Les nobles de cette province résolurent de donner le trône à Bermude, un cousin germain de Ramire, et le 15 octobre 982, ce prince fut sacré dans l’église de Saint-Jacques-de-Compostelle. Ramire marcha aussitôt contre lui, et il se livra une bataille à Portilla de Arenas, sur les frontières de Léon et de la Galice; mais quoique acharnée, elle resta indécise[293]. Plus tard, la fortune favorisa de plus en plus les armes de Bermude II, et vers le mois de mars de l’année 984, il enleva la ville de Léon à son compétiteur[294]. Pour ne pas succomber tout à fait, ce dernier, qui avait cherché un refuge dans les environs d’Astorga, se vit alors obligé d’implorer l’assistance d’Almanzor et de le reconnaître pour son suzerain[295]. Il mourut peu de temps après (26 juin 984[296]). Sa mère tenta de régner à sa place en s’appuyant sur les musulmans[297]; mais elle se vit bientôt privée de leur secours. Bermude avait compris qu’à moins qu’il ne s’abaissât à la démarche que Ramire avait faite, il aurait bien de la peine à réduire les grands qui refusaient de le reconnaître. Il s’adressa donc à Almanzor, et les promesses qu’il lui fit semblent avoir été plus brillantes que celles de son ennemie, car Almanzor se déclara pour lui et mit une grande armée musulmane à sa disposition. Grâce à ce secours, Bermude réussit à soumettre tout le royaume à son autorité; mais aussi ne fut-il dès lors qu’un lieutenant d’Almanzor, et une grande partie des troupes musulmanes resta dans son pays, autant pour le surveiller que pour l’aider[298].

Ayant fait ainsi du royaume de Léon une province tributaire, Almanzor résolut de tourner ses armes contre la Catalogne. Comme ce pays était un fief qui relevait du roi de France, les califes l’avaient ménagé jusque-là, de peur que, s’ils l’attaquaient, ils n’eussent aussi les Français à combattre. Mais Almanzor ne partageait pas cette crainte; il savait que la France était en proie à l’anarchie féodale et que les comtes catalans n’avaient aucun secours à attendre de ce côté-là[299]. Ayant donc rassemblé un grand nombre de troupes, il partit de Cordoue le 5 mai de l’année 985[300], en emmenant avec lui une quarantaine de ses poètes salariés qui devraient chanter ses victoires[301]. Passant par Elvira, Baza et Lorca, il arriva à Murcie, où il alla loger chez Ibn-Khattâb. C’était un simple particulier qui n’avait aucune charge publique, mais ses propriétés étaient extrêmement considérables, et les revenus qu’il en tirait étaient énormes. Client des Omaiyades, il était probablement d’origine visigothe, et peut-être descendait-il de Théodemir, qui, du temps de la conquête, avait conclu avec les musulmans une capitulation si avantageuse, que lui et son fils Athanagild régnaient en princes presque indépendants sur la province de Murcie[302]. Quoi qu’il en soit, Ibn-Khattâb était généreux autant que riche. Durant treize jours consécutifs[303], il défraya non-seulement Almanzor avec sa suite, mais toute l’armée, depuis les vizirs jusqu’au moindre soldat. Il prit soin que la table du ministre fût toujours somptueusement servie; jamais il ne lui fit présenter pour la seconde fois les mets dont il avait déjà goûté, ni la vaisselle qu’il avait déjà vue, et un jour il poussa la prodigalité jusqu’à lui offrir un bain apprêté avec de l’eau rose. Si accoutumé qu’il fût au luxe, Almanzor était cependant stupéfait de celui que déployait son hôte. Aussi ne tarissait-il pas sur son éloge, et voulant lui donner une preuve de sa reconnaissance, il le tint quitte d’une partie de l’impôt territorial. Il enjoignit d’ailleurs aux magistrats chargés de l’administration de la province, d’avoir pour lui les plus grands égards, et de se conformer autant que possible à ses désirs[304].

Après avoir quitté Murcie, Almanzor continua sa marche vers la Catalogne, et, ayant battu le comte Borrel[305], il arriva le mercredi 1er juillet devant la ville de Barcelone. Le lundi suivant il la prit d’assaut[306]. La plupart des soldats et des habitants furent passés au fil de l’épée; les autres furent mis en servitude. La ville même fut pillée et brûlée[307].

A peine de retour de cette campagne, la vingt-troisième qu’il avait faite[308], Almanzor, toujours infatigable, toujours avide de conquêtes nouvelles, tourna son attention du côté de la Mauritanie.

Pendant plusieurs années ce pays avait été au pouvoir de Bologguîn, le vice-roi de l’Ifrîkia; mais dans les derniers temps du règne de ce prince, et surtout après sa mort (arrivée en mai 984[309]), le parti omaiyade avait commencé à relever la tête. Aussi plusieurs villes, telles que Fez et Sidjilmésa, avaient déjà secoué le joug des Fatimides, lorsqu’un prince africain, qu’on avait presque oublié, reparut sur la scène. C’était l’Edriside Ibn-Kennoun. Du temps de Hacam II, Ibn-Kennoun, comme nous l’avons raconté, avait dû se rendre à Ghâlib, et, amené à Cordoue, il y était resté jusqu’à ce que Moçhafî l’envoyât à Tunis, après lui avoir fait prendre l’engagement de ne plus rentrer en Mauritanie. Mais Ibn-Kennoun n’avait nullement l’intention de tenir sa promesse. S’étant rendu à la cour du calife fatimide, il avait obsédé ce prince durant dix ans en le suppliant de le rétablir. Ayant enfin obtenu des troupes et de l’argent, il était retourné dans son pays natal, et comme il avait acheté l’appui de plusieurs chefs berbers, il était maintenant sur la voie d’en devenir le maître. C’est ce qu’Almanzor voulait empêcher, et il prit à cet effet les mesures nécessaires. Il envoya en Mauritanie un grand nombre de troupes sous le commandement de son cousin germain Askelédja[310]. La guerre ne fut pas de longue durée: trop faible pour résister à ses ennemis, Ibn-Kennoun se rendit, après avoir obtenu d’Askelédja la promesse que ses jours seraient respectés et qu’il pourrait habiter Cordoue comme par le passé.

Une telle promesse, faite à un homme très-ambitieux et très-perfide, était à coup sûr une imprudence, et l’on se demande si Askelédja avait été autorisé à la faire. Les chroniqueurs arabes nous laissent dans le doute à cet égard; mais la conduite d’Almanzor nous porte à croire qu’Askelédja avait outre-passé ses pouvoirs. Le ministre déclara que le traité était de nulle valeur, et, ayant fait transporter Ibn-Kennoun en Espagne, il le fit décapiter de nuit sur la route qui mène d’Algéziras à Cordoue (septembre ou octobre 985).

Bien qu’Ibn-Kennoun eût été un tyran cruel, qui prenait un féroce plaisir à précipiter ses prisonniers du haut de son Rocher des Aigles, la manière dont il était mort excita cependant en sa faveur une sympathie qui semble avoir été assez universelle. Joignez-y qu’il était un chérif, un descendant du gendre du Prophète. Attenter à la vie d’un tel homme, c’était un sacrilége aux yeux des masses ignorantes et superstitieuses. Même les rudes troupiers qui, obéissant à l’ordre qu’ils avaient reçu, l’avaient mis à mort, en jugeaient ainsi, et une bourrasque qui était survenue tout d’un coup et qui les avait jetés à terre, leur avait paru un miracle, un châtiment du ciel. Les uns disaient donc qu’Almanzor avait commis une action impie, les autres qu’il avait fait une perfidie puisqu’il aurait dû respecter comme sienne la parole donnée par son lieutenant. Cela se disait assez haut, malgré la crainte qu’inspirait le ministre, et le mécontentement se montra d’une manière si évidente, qu’Almanzor ne pouvait se tromper sur la disposition des esprits et qu’il commençait à s’en alarmer sérieusement. Que l’on juge donc quelle fut sa colère quand il apprit qu’Askelédja était plus indigné que qui que ce fût, et que même devant ses troupes il avait osé appeler son cousin un perfide. Une telle audace nécessitait une punition exemplaire. Aussi Almanzor s’empressa-t-il d’envoyer à son cousin l’ordre de revenir immédiatement en Espagne; puis il le mit en accusation, et l’ayant fait condamner à cause de malversation et de haute trahison, il le fit mettre à mort (octobre ou novembre 985)[311].

Alors les clameurs redoublèrent. On s’apitoyait maintenant, non-seulement sur le sort du malheureux chérif, mais encore sur celui d’Askelédja, et l’on demandait si Almanzor n’avait pas donné une nouvelle preuve de sa politique atroce, de son mépris de tous les liens, même de ceux du sang, en faisant décapiter son propre cousin. Les parents d’Ibn-Kennoun, trompés dans les espérances qu’ils avaient conçues alors que ce prince semblait sur le point de conquérir toute la Mauritanie, fomentaient le mécontentement autant qu’ils pouvaient. Instruit de leurs menées, Almanzor les frappa tous d’une sentence d’exil. Ils quittèrent alors l’Espagne et la Mauritanie; mais avant de partir, l’un d’entre eux, Ibrahim ibn-Edrîs, décocha encore une flèche contre le ministre en composant un long poème qui eut beaucoup de vogue et dans lequel se trouvaient ces vers: