L’exil, voilà toujours mon triste sort! Le malheur me poursuit sans cesse; il est mon créancier; au temps précis de l’échéance du terme, il se présente devant moi....
Ce que je vois arriver me frappe de stupeur; notre infortune est immense et il est presque impossible d’y remédier. J’ai peine à en croire mes yeux, et je suis tenté de dire que je me trompe. Quoi! la famille d’Omaiya existe encore, et cependant un bossu[312] gouverne ce vaste empire! Et voilà les soldats qui marchent autour d’un palanquin dans lequel se trouve un singe roux!... Fils d’Omaiya, vous qui brilliez naguère comme des étoiles au milieu de la nuit, comment se fait-il qu’à présent on ne vous voie plus? Autrefois vous étiez des lions, mais vous avez cessé de l’être, et voilà pourquoi ce renard s’est rendu maître du pouvoir[313].
Renard ou non—on voit que ce sobriquet, que l’on a déjà rencontré dans un vers de Moçhafî, lui était resté—, Almanzor était convaincu de la nécessité de faire quelque chose pour se réhabiliter dans l’opinion. Par conséquent, il résolut d’agrandir la mosquée qui était trop étroite pour contenir et les habitants de la capitale et les innombrables soldats venus de l’Afrique. Il fallait commencer par exproprier les possesseurs des maisons qui occupaient le terrain sur lequel on voulait bâtir. C’était une mesure qui, pour ne pas être odieuse, demandait beaucoup de tact et de délicatesse; mais Almanzor avait dans ces sortes de choses un savoir-faire admirable. Faisant venir un à un chaque propriétaire en sa présence (ce qui était déjà un grand honneur): «Mon ami, lui disait-il, comme j’ai formé le projet d’agrandir la mosquée, ce saint endroit où nous adressons nos prières au ciel, je voudrais acheter ta maison dans l’intérêt de la communauté musulmane et aux frais du trésor, lequel est bien rempli grâce aux richesses que j’ai enlevées aux mécréants. Dis-moi donc à combien tu l’évalues; ne te gêne pas, dis hardiment ce que tu en veux!» Puis, quand son interlocuteur avait nommé une somme qu’il croyait bien exorbitante: «Mais c’est trop peu, s’écriait le ministre; vraiment, tu es d’une discrétion exagérée! Tiens, je te donne une fois autant.» Et non-seulement il le payait rubis sur l’ongle, mais encore faisait-il acheter pour lui une autre demeure. Il se trouva néanmoins une dame qui refusa longtemps de céder la sienne. Elle avait dans son jardin un beau palmier auquel elle tenait fort, et quand elle consentit enfin à se dessaisir de son immeuble, elle y mit la condition qu’on lui en achèterait un autre qui eût aussi un palmier dans son jardin. C’était difficile à trouver; mais le ministre, quand on l’informa de la demande de la dame, s’écria aussitôt: «Eh bien! nous lui achèterons ce qu’elle désire, dussions-nous vider à cet effet tous les coffres de l’Etat!» Après bien des recherches inutiles, on trouva enfin une maison telle qu’on la désirait, et on l’acheta à un prix excessif.
Tant de générosité porta ses fruits. Quelques griefs que l’on eût contre le ministre, on ne pouvait nier qu’il ne fît les choses noblement et grandement, et d’un autre côté, les personnes dévotes étaient forcées d’avouer que l’agrandissement de la mosquée était une œuvre fort méritoire. Mais ce fut bien autre chose encore lorsque, les travaux ayant commencé, on vit déblayer le terrain par une foule de prisonniers chrétiens qui avaient des fers aux pieds. On se dit alors qu’après tout l’islamisme n’avait pas encore brillé d’un tel éclat, et que jamais les mécréants n’avaient été humiliés à un tel point. Et puis l’on vit Almanzor lui-même, le maître tout-puissant, le plus grand général du siècle, manier, pour plaire à l’Eternel, la pioche, la truelle ou la scie, comme s’il eût été un simple ouvrier! Devant un tel spectacle, toutes les haines devenaient muettes[314].
Pendant qu’on travaillait encore à l’agrandissement de la mosquée, la guerre contre Léon recommença. Les troupes musulmanes qui étaient restées dans ce royaume, s’y conduisaient comme dans un pays conquis, et quand Bermude II s’en plaignait à Almanzor, il ne recevait de lui que des réponses hautaines et dédaigneuses. Il perdit patience enfin, et, prenant une résolution hardie, il chassa les musulmans[315]. Almanzor fut donc forcé de lui faire sentir encore une fois la supériorité de ses armes, et au fond du cœur il n’était pas fâché de cette nouvelle guerre, car maintenant les habitants de la capitale, au lieu de parler de choses qui, à son avis, ne les regardaient pas, pourraient de nouveau s’entretenir de ses batailles, de ses victoires, de ses conquêtes. Et il prit soin de fournir matière à leur conversation. S’étant emparé de Coïmbre en juin 987, il ruina cette ville à un tel point, que pendant sept ans elle resta déserte[316]. L’année suivante il passa le Duero, et alors l’armée musulmane se répandit comme un torrent dans le royaume de Léon, en tuant ou en détruisant tout ce qui se trouvait sur son passage. Villes, châteaux, cloîtres, églises, villages, hameaux, rien ne fut épargné[317]. Bermude s’était jeté dans Zamora[318], probablement parce qu’il croyait que cette ville serait attaquée la première; mais Almanzor la laissa de côté et marcha droit sur Léon. Une fois déjà il avait été sur le point de prendre cette ville; mais grâce à sa bonne citadelle, ses grosses tours, ses quatre portes de marbre, et ses murailles romaines, qui avaient plus de vingt pieds d’épaisseur, elle était très-forte, et elle résista longtemps aux efforts des ennemis. A la fin ces derniers réussirent à ouvrir une brèche près de la porte occidentale, au moment où le commandant de la garnison, Gonsalve Gonzalez, un comte galicien, était alité par suite d’une grave maladie. Le péril était extrême; aussi le comte, tout malade qu’il était, se fit revêtir sur-le-champ de son armure et transporter en litière vers la brèche. Par sa présence et par ses paroles il releva le courage abattu de ses soldats, et pendant trois jours ceux-ci réussirent encore à repousser l’ennemi; mais le quatrième jour les musulmans pénétrèrent dans la ville par la porte méridionale. Alors commença une boucherie horrible. Le comte lui-même, dont l’héroïsme aurait dû inspirer du respect, fut tué dans sa litière. Après avoir massacré, on se mit à détruire. On ne laissa pas une pierre sur l’autre. Les portes, les tours, les murailles, la citadelle, les maisons, tout fut démoli de fond en comble. On ne laissa debout qu’une seule tour qui se trouvait près de la porte septentrionale et qui avait à peu près la même hauteur que les autres. Almanzor avait ordonné de l’épargner; il voulait qu’elle montrât aux générations futures combien elle avait été forte, cette ville qu’il avait fait disparaître de la face de la terre[319].
Les musulmans rétrogradèrent ensuite vers Zamora, et après avoir brûlé les superbes couvents de Saint-Pierre-d’Eslonça et de Sahagun qui se trouvaient sur leur route[320], ils vinrent mettre le siége devant cette ville. Bermude se montra moins courageux que son lieutenant à Léon. Il s’échappa furtivement, et, lui parti, les habitants rendirent la place à Almanzor, qui la fit piller. Presque tous les comtes le reconnurent alors pour leur souverain, et Bermude ne conserva que les districts voisins de la mer[321].
De retour à Zâhira après cette campagne glorieuse, Almanzor eut bientôt à s’occuper de choses très-graves: il découvrit que les grands conspiraient contre lui et que son propre fils Abdallâh, un jeune homme de vingt-deux ans, se trouvait parmi les conjurés.
Brave et brillant cavalier, Abdallâh n’était cependant pas aimé de son père. Celui-ci avait des raisons pour croire que ce fils n’était pas le sien; mais c’est ce que le jeune homme ignorait, et comme il se voyait toujours préférer son frère Abdalmélic, qui comptait six ans de moins que lui et auquel il se croyait bien supérieur en talents et en bravoure, il avait déjà conçu contre son père un mécontentement très-vif, lorsqu’il arriva à Saragosse, la résidence du vice-roi de la Frontière supérieure, Abdérame ibn-Motarrif le Todjîbide. L’air de cette cour lui devint fatal. Son hôte était le chef d’une illustre famille dans laquelle la vice-royauté de cette province avait été héréditaire pendant tout un siècle, et comme Almanzor avait renversé successivement les hommes les plus puissants de l’empire, il craignait avec raison qu’étant le dernier des nobles qui restait debout, il ne tombât bientôt, à son tour, victime de l’ambition du ministre. Il avait donc l’intention de le prévenir, et il n’attendait, pour se soulever, qu’une occasion favorable. Il crut l’avoir trouvée maintenant; le jeune Abdallâh lui parut un instrument fort propre à réaliser ses projets. Il fomenta son mécontentement, et lui inspira peu à peu l’idée de se révolter contre son père. Ils résolurent donc de prendre les armes dès que les circonstances le leur permettraient, et ils convinrent entre eux que, s’ils sortaient vainqueurs de la lutte, ils partageraient l’Espagne, de sorte qu’Abdallâh régnerait sur le Midi et Abdérame sur le Nord. Plusieurs fonctionnaires haut placés, tant dans l’armée que dans le pouvoir civil, entrèrent dans cette conjuration, et entre autres le prince du sang Abdallâh Pierre-sèche, qui était alors gouverneur de Tolède. C’était un complot formidable, mais dont les ramifications s’étendaient trop loin pour qu’il pût rester longtemps caché à l’œil vigilant du premier ministre. Des bruits vagues d’abord, mais qui prirent peu à peu de la consistance, en parvinrent à ses oreilles, et il prit aussitôt des mesures efficaces pour déjouer les projets de ses ennemis. Ayant rappelé son fils auprès de lui, il lui inspira une fausse confiance en le comblant d’égards et de témoignages d’affection. Il fit venir aussi Abdallâh Pierre-sèche et lui ôta le gouvernement de Tolède; mais il le fit sous un prétexte fort plausible et d’une manière courtoise, de sorte que d’abord ce prince ne se doutait de rien. Peu de temps après, cependant, Almanzor le priva de son titre de vizir et lui défendit de quitter son hôtel.
Ayant ainsi réduit deux des principaux conspirateurs à l’impuissance de lui nuire, le ministre se mit en campagne pour aller combattre les Castillans, après avoir envoyé aux généraux de la Frontière l’ordre de venir le joindre. Abdérame obéit, de même que les autres généraux. Alors Almanzor excita sous main les soldats de Saragosse à former des plaintes contre lui. Ils le firent, et quand ils eurent accusé Abdérame d’avoir retenu leur solde pour se l’approprier, Almanzor le destitua (8 juin 989). Cependant, comme il ne voulait pas se brouiller avec toute la famille des Beni-Hâchim, il nomma au gouvernement de la Frontière supérieure le fils d’Abdérame, Yahyâ-Simédja. Peu de jours après, il fit arrêter Abdérame, mais sans laisser apercevoir qu’il avait connaissance du complot; il ordonna seulement qu’on procédât à une enquête sur la manière dont Abdérame avait employé les sommes qui lui avaient été confiées pour payer les troupes.
Quelque temps après, Abdallâh rejoignit l’armée sur l’ordre qu’il en avait reçu. Almanzor tâcha de regagner son affection à force de bontés, mais tous ses efforts échouèrent. Abdallâh avait résolu de rompre définitivement avec son père, et pendant le siége de San Estevan de Gormaz, il quitta le camp en secret, accompagné seulement de six de ses pages, pour aller chercher un asile auprès de Garcia Fernandez, le comte de Castille. Ce dernier lui promit sa protection, et malgré les menaces d’Almanzor, il tint sa parole pendant plus d’un an. Mais dans cet intervalle il éprouva revers sur revers; il fut défait en rase campagne; en août 989 il perdit Osma, ville dans laquelle Almanzor mit une garnison musulmane; en octobre Alcoba lui fut enlevée aussi[322], et à la fin il se vit forcé d’implorer la paix et de livrer Abdallâh.