Une escorte castillane conduisit le rebelle au camp de son père. Il était monté sur un mulet magnifiquement équipé, dont le comte lui avait fait cadeau, et comme il se tenait convaincu que son père lui pardonnerait, il n’était nullement inquiet sur son sort. En route il rencontra un détachement musulman commandé par Sad. Après lui avoir baisé la main, cet officier lui dit qu’il n’avait rien à craindre, attendu que son père considérait ce qu’il avait fait comme une étourderie qui pouvait être pardonnée à un jeune homme. Il tint ce langage tant que les Castillans étaient là; mais quand ceux-ci se furent éloignés et que la cavalcade fut arrivée sur les bords du Duero, Sad demeura en arrière, et alors les soldats signifièrent à Abdallâh qu’il devait mettre pied à terre et se préparer à la mort. Si inattendues qu’elles fussent, ces paroles n’émurent pas le vaillant Amiride. Il sauta lestement à bas de son mulet, et conservant un visage serein, il présenta sans sourciller la tête au coup mortel (9 septembre 990).
Avant lui, son complice Abdérame avait déjà cessé de vivre. Condamné à cause de malversation, il avait été décapité à Zâhira. Quant à Abdallâh Pierre-sèche, il avait réussi à s’évader et il s’était mis sous la protection de Bermude[323].
Cependant Almanzor ne se contenta pas d’avoir déjoué ce complot. Il n’avait pas pardonné au comte de Castille l’appui que celui-ci avait accordé à Abdallâh, et, usant de représailles, il excita Sancho, le fils du comte, à se révolter à son tour contre son père. Soutenu par la plupart des grands, Sancho prit les armes dans l’année 994[324], et alors Almanzor, qui s’était aussi déclaré pour lui, s’empara des forteresses de San Estevan et de Clunia. Mais il avait hâte de terminer cette guerre. Son entourage, habitué à penser comme lui ou du moins à en faire semblant, partageait son impatience, et le meilleur moyen de lui plaire, c’était de lui dire que selon toute apparence Garcia succomberait bientôt. Or, le poète Çâid lui présenta un jour un cerf attaché par une corde, et lui récita un poème, assez médiocre du reste, dans lequel se trouvaient ces vers:
Votre esclave que vous avez arraché à la misère et comblé de bienfaits, vous amène ce cerf. Je l’ai nommé Garcia, et je vous l’amène avec une corde au cou, en espérant que mon pronostic sera véritable.
Par un singulier hasard, il l’était: blessé par un coup de lance, Garcia avait été fait prisonnier entre Alcocer et Langa, sur les bords du Duero, le jour même où le poète avait présenté le cerf à son maître (lundi 25 mai 995). Cinq jours après, le comte expira des suites de sa blessure, et depuis lors l’autorité de Sancho ne fut plus contestée; mais il fut obligé de payer aux musulmans un tribut annuel[325].
Dans l’automne de cette même année, Almanzor marcha contre Bermude, afin de le punir d’avoir donné asile à un autre conspirateur. Ce roi se trouvait dans une position déplorable. Il avait perdu jusqu’à l’ombre de l’autorité. Les seigneurs s’appropriaient ses terres, ses serfs, ses troupeaux; ils les divisaient entre eux par la voie du sort, et quand il les redemandait, ils se moquaient de lui. De simples gentilshommes, à qui il avait donné un château à garder, se révoltaient[326]. Parfois on le faisait passer pour mort[327], et en vérité, il importait peu qu’il le fût ou qu’il ne le fût pas. Il avait donc été bien hardi lorsqu’il avait osé braver Almanzor. Que pouvait-il contre ce puissant capitaine? Rien absolument; aussi se repentit-il bientôt de son imprudence. Ayant perdu Astorga[328], dont il avait fait sa capitale après la destruction de Léon, mais qu’il avait prudemment abandonnée à l’approche de l’ennemi, il prit le parti le plus sage: il implora la paix. Il l’obtint à condition qu’il livrerait Abdallâh Pierre-sèche et qu’il payerait un tribut annuel[329].
Après avoir enlevé leur capitale aux Gomez, les comtes de Carrion[330], qui, à ce qu’il semble, avaient méconnu son autorité, Almanzor se retira, traînant à sa suite le malheureux Abdallâh qui lui avait été remis dans le mois de novembre[331]. Comme il était à prévoir, il punit cruellement ce prince. L’ayant fait placer, chargé de fers, sur un chameau, il ordonna de le promener ignominieusement par les rues de la capitale, tandis qu’un héraut, qui marchait devant lui, criait: «Voici Abdallâh, fils d’Abdalazîz, qui a quitté les musulmans pour faire cause commune avec les ennemis de la religion!» Quand il entendit ces paroles pour la première fois, le prince en fut si indigné qu’il s’écria: «Tu mens! Dis plutôt: voici un homme qui, mû par la crainte, s’est enfui; il a ambitionné l’empire, mais ce n’est point un polythéiste, ce n’est point un apostat[332]!» Il n’avait pas de force morale, cependant; il n’avait pas compris qu’avant de conspirer il faut s’armer de courage. Jeté en prison et craignant d’être bientôt conduit sur l’échafaud, il montra une lâcheté indigne de sa haute naissance et qui formait un singulier contraste avec la fermeté dont son complice, le fils d’Almanzor, avait fait preuve. Dans les vers qu’il envoyait souvent au ministre, il avouait qu’il avait été mal inspiré lorsqu’il avait pris la fuite; il cherchait à apaiser son courroux à force de flatteries; il le nommait le plus généreux des hommes. «Jamais, disait-il, un malheureux n’a imploré en vain ta pitié; tes bontés et tes bienfaits sont innombrables comme les gouttes de la pluie.» Cette bassesse ne lui servit de rien. Almanzor épargna sa vie parce qu’il le méprisait trop pour le faire mourir; mais il le laissa en prison, et Abdallâh ne recouvra la liberté qu’après la mort du ministre[333].
XI.
Régnant de fait depuis vingt ans, Almanzor voulait aussi régner de droit. Il fallait être bien aveugle pour ne pas s’en apercevoir, car on le voyait marcher vers son but, lentement, prudemment, à pas mesurés, mais avec une opiniâtreté qui sautait aux yeux. En 991, il s’était démis de son titre de hâdjib ou premier ministre en faveur de son fils Abdalmélic, qui à cette époque comptait à peine dix-huit ans, et il avait voulu que dorénavant on l’appelât Almanzor tout court[334]. L’année suivante, il avait ordonné d’appliquer aux lettres de chancellerie son propre sceau, au lieu d’y mettre celui du souverain, et il avait pris alors le surnom de Mowaiyad, que le calife portait aussi[335]. Dans l’année 996, il avait déclaré que la qualification de saiyid (seigneur) ne devait être donnée qu’à lui seul, et en même temps il avait pris le titre de melic carîm (noble roi)[336].
Il était donc roi, il n’était pas encore calife. Qu’est-ce qui l’empêchait de le devenir? Assurément ce n’était pas Hichâm II qui lui inspirait des craintes. Quoique ce prince fût maintenant dans la fleur de ses jours, il n’avait jamais montré la moindre énergie, la moindre velléité de se soustraire au joug qu’on lui avait imposé. Les princes du sang n’étaient pas à craindre non plus: Almanzor avait fait périr les plus dangereux, il avait exilé ceux qui l’étaient moins, il avait réduit les autres à un état voisin de la misère[337]. Croyait-il donc que l’armée s’opposerait à ses desseins? Nullement; composée en majorité de Berbers, de chrétiens du Nord, de Slaves, de soldats qui avaient été faits prisonniers dans leur enfance[338], en un mot d’aventuriers de toute sorte, l’armée était à lui; quoi qu’il fît, elle lui obéirait aveuglément. Qui craignait-il donc?